La musique baroque connaissait le genre du «tombeau», pièce lente, élégiaque et méditative composée en l’honneur d’un grand personnage décédé – enfin, le plus souvent. Voici son équivalent cinématographique. Avec Le Dernier jour d’Itzhak Rabin, Amos Gitaï, 65 ans, rend hommage à l’homme politique qui a le plus compté pour lui. Pas à travers quelque biopic à l’américaine ou autre thriller politique au suspense rétrospectif. Plutôt une enquête sur ce moment clé de l’histoire récente, son avant et son après, manière de relancer une question plus vaste: quid du processus de paix israélo-palestinien, au point mort vingt ans après l’assassinat de Rabin par un jeune religieux ultranationaliste?

Présenté à la dernière Mostra de Venise, où le cinéaste fait figure d’abonné, le film n’y a ni remporté de prix ni fait l’unanimité, gagnant juste son ticket pour un tour du monde des festivals consacrés aux droits humains. C’est ainsi dans la foulée de celui de Genève, le FIFDH, qu’on pourra le voir sur quelques écrans romands. Normal, après tout: même lorsqu’il paraît se rapprocher de Costa-Gavras ou d’Oliver Stone, Gitaï fait du cinéma d’Artiste conscient de son rang, pas du cinoche du samedi soir. Et comme souvent chez l’auteur de Kippour, il y a là-dedans du bon et du moins bon – le meilleur justifiant heureusement le déplacement.

Docudrame d’auteur

Le film s’ouvre sur une interview de l’ancien ministre travailliste et président de l’Etat hébreu Shimon Peres. Selon celui qui fut le bras droit d’Itzhak Rabin, pas de doute, son assassinat a tué la seule vraie chance d’une paix avec les Palestiniens qu’ait connue Israël. Mais déjà, le film n’est plus un pur documentaire: la journaliste qui l’interviewe en contrechamp n’est-elle pas l’actrice Yaël Abecassis (de Kadosh, Vas, vis et deviens et Dancing Arabs/Mon fils)? Manière sans doute d’annoncer le parti pris d’auteur et le mélange d’images d’archives et de reconstitutions qui va suivre. Suivent d’impressionnants plans d’hélicoptère sur le rassemblement fatal du soir du 4 novembre 1995, un meeting pour la paix sur la Place des Rois, à Tel Aviv. Musique sombre et emphatique – l’idée de tombeau se précise.

Un montage d’actualités où l’on entend des bribes du discours de Rabin se conclut par les trois coups de feu saisis par une caméra d’amateur. Puis le film bascule dans la reconstitution: évacuation dans la panique, arrivée à l’hôpital et opération d’urgence, en vain, mais aussi arrestation et interrogatoire du filmeur. Comment pouvait-il se trouver là, si près? Et l’assassin, au fait? C’est ce qu’une commission d’enquête va tenter d’élucider dans ce qui constituera dès lors l’essentiel du film, d’après des minutes auxquelles Gitaï a pu avoir accès.

Dispositif inattaquable, quête de vérité passionnante? On aimerait pouvoir l’affirmer, mais non, pas vraiment. Comment souvent, Gitaï s’offre en effet des libertés. Il imagine par exemple un appel au meurtre préalable dans une synagogue (un din rodef, sanctionnant un traître au peuple juif) ou bien le témoignage délirant d’une psychologue devant une assemblée d’ultraconservateurs (qui certifie que Rabin serait un psychopathe, comme Hitler!) Des moments peut-être véridiques, mais un peu trop caricaturaux ainsi surjoués sur la longueur d’un plan-séquence. Surtout, la dizaine d’auditions qui se succèdent se perdent dans les détails des circonstances du crime, conditions d’évacuation et questions de surveillance, sans rien amener de concluant au-delà d’un incroyable amateurisme. Plus rien à se mettre sous la dent non plus côté formel, le film se faisant statique et bavard, cantonné dans un sombre décor de bibliothèque.

Ventre mou

Bref, comme trop souvent chez Gitaï, ces deux heures et demie de projection présentent un grand ventre mou dans lequel un cinéaste plus soucieux du public aurait allègrement taillé. A plusieurs reprises dans ce va-et-vient temporel, l’intérêt se trouve heureusement relancé. L’interrogatoire du coupable, Yigal Amir, 25 ans et pas une once de remords, par Meir Shamgar, le président de la commission, est nettement plus parlant. Mais pour finir, rien ne résonnera plus fort que de nouvelles images documentaires d’un autre meeting, tenu plus tôt par les conservateurs opposés aux Accords d’Oslo (qui instauraient l’Autorité palestinienne dans les Territoire occupés). Dans ce déferlement de haine, jetant de l’huile sur le feu, on reconnaît en particulier un certain Benyamin Netanyahou, alors l’un des chefs du Likoud. Au sortir des audiences, c’est son portrait actuel qui trône par licence poétique sur les affiches électorales tandis que le vieux Shamgar sort du bâtiment et s’éloigne seul sur une avenue.

L’accusation ne saurait être plus claire, tant contre la personne – contemporain et bête noire du cinéaste – que sa formation politique, qui n’a fait que soutenir le processus de colonisations illégales. Comme le dirait l’informateur anonyme incarné par Donald Sutherland dans JFK: à qui a donc profité le crime? Mais aussi, tout ça pour ça? Difficile en effet de ne pas avoir l’impression que Gitaï enfonce des portes ouvertes. D’autant plus que d’un autre côté, jamais il ne remet en doute que la politique de Rabin aurait amené une paix durable. Or nombreux sont ceux qui pensent au contraire que malgré son désir de paix jamais cet ancien haut gradé de l’armée, passé à gauche avant d’y joindre l’arme, n’aurait mis fin à l’occupation israélienne – sans même parler de la question de Jérusalem! Aurait-il vraiment fait mieux que les Peres, Barak et Olmert (sans parler bien sûr de Sharon) qui l’ont suivi?

Vingt ans après sa brouillonne réaction à chaud intitulée The Arena of Murder (Zirat Ha’Resach, 1996), Amos Gitaï a réalisé là le film qu’il devait. Un film sûrement important pour Israël. Mais en fait de réflexion politique, on repassera. Jamais aussi fort qu’on le voudrait, toujours un peu plus ennuyeux qu’il ne faudrait, Le Dernier jour d’Itzhak Rabin, derrière sa belle colère, est aussi le fait un peu paresseux d’un artiste peut-être pas officiel mais du moins confortablement installé.


** Le Dernier jour d’Itzhak Rabin (Rabin, the Last Day/Rabin, Ha-Yom Ha-Akharon) d’Amos Gitai (Israël – France 2015), avec Ischac Hiskiya, Pini Mitelman, Tomer Sisley, Michael Warshaviak, Einat Weizman, Yogev Yefet, Yaël Abecassis. 2h30