Marc Ferro a créé à la télévision la série Histoires parallèles, qui comparait les films d'actualité des différents camps engagés dans la Seconde Guerre mondiale. Il est spécialiste de l'Union soviétique, de la Russie, des relations entre l'histoire et le cinéma. Il nous aide à décrypter la guerre des signes déclenchée la semaine dernière aux Etats-Unis.

Samedi Culturel: Le terrorisme qui a frappé les Etats-Unis est-il possible sans les images diffusées dans le monde entier par la télévision?

Marc Ferro: Le terrorisme existe depuis la fin du XIXe siècle. En France, au début du XXe siècle, la bande à Bonnot jetait des bombes dans les cafés. Il y a eu tout de suite des images qui représentaient ces bombes explosant là où des gens jouaient aux cartes tranquillement. L'effet a été extraordinaire.

Donc, il y avait déjà de l'image…

Il y en avait. Mais l'opération n'avait pas été faite pour que l'image lui donne une dimension supplémentaire. Alors qu'aujourd'hui, la médiatisation fait partie du plan de ceux qui commettent des attentats. Ces attentats médiatisés commencent dans les années 60, au début de la mondialisation de la télévision. Jusque-là, chaque public avait son cinéma, ses actualités. Subitement, la télévision donne des images identiques, ou presque, au monde entier.

L'uniformisation des images d'actualité est-elle si récente?

Elle est réellement visible depuis vingt à trente ans. Le mouvement d'uniformisation a commencé après la Seconde Guerre mondiale. En 1951, le président des Etats-Unis, Harry Truman, s'est félicité à la télévision de ce que Pathé News (anglais), Pathé Amérique et Pathé France s'unifient. C'est le point de départ, assumé, du contrôle de l'Etat sur le privé au nom de la liberté de l'information. A l'époque, personne n'a fait attention à ce discours, ni à cette association entre les trois Pathé. L'uniformisation de l'information n'est devenue patente qu'à l'époque de CNN.

Lors des attentats, l'image était la même pour tout le monde. En plus, elle était répétée en boucle.

Mais lorsqu'il y avait une nouvelle image – par exemple l'arrivée du premier avion prise par des vidéastes amateurs – tout le monde l'a diffusée immédiatement. Il n'y a eu en revanche aucune image qui émane des pays du Moyen-Orient. Ni des protagonistes ou de ceux qui ont commandité l'action.

Est-ce la grande différence avec la guerre de 39-45?

A l'époque, on avait par exemple des images allemandes et des images russes. Ce ne sont pas les Russes qui voyaient les images allemandes et les Allemands celles des Russes. Mais, après coup, on peut les confronter. Maintenant, on ne le peut plus. Il y a un seul foyer émetteur.

Un des camps (dans ce cas, les commanditaires des attentats) est obligé de manipuler les images du camp qui en est le distributeur. Les terroristes se sont-ils servis de cette image uniformisée?

Tout le monde s'en sert, à sa manière. Un autre aspect des choses est aussi important. Le terrorisme se développe avec une telle force parce que tous les jours les Palestiniens, les Arabes de Syrie ou d'Algérie, les populations pauvres du monde entier, peuvent voir l'opulence sous leurs yeux. C'est un facteur d'irritation et de haine. Il y a cinquante ans, les malheureux des bidonvilles d'Afrique du Nord ou d'Afrique noire savaient que là-bas, très loin, il y avait des nantis qui vivaient bien. Mais ils n'avaient pas tous les soirs sous leurs yeux le spectacle intolérable de la richesse des autres.

Pensez-vous que des scénarios de films et de séries télévisées ont, en plus de la colère, inspiré la méthode des attentats?

Les terroristes d'aujourd'hui n'ont pas besoin d'idées. Ils ont besoin de martyrs. Les kamikazes des Etats-Unis ne sont pas pauvres. Ils ont fait des études, ils sont en costume élégant, ils ont des revenus (assurés par leur organisation). Ce sont des cadres, qui sont capables de vivre cachés, de s'intégrer, et qui sont animés d'une foi assez violente pour être kamikazes sans aucune chance de s'en sortir. Auparavant, la plupart des desperados pouvaient espérer s'en sortir. Seuls les anarchistes ou les nihilistes russes se sacrifiaient, mais d'une manière très différente. Premièrement, ils épargnaient la victime potentielle si elle était entourée d'enfants, de femmes… Deuxièmement, ils ne sautaient pas avec leur bombe, mais se rendaient immédiatement à la police pour être exécutés.

C'était une autre organisation symbolique…

Ils voulaient être martyrs, mais autrement. Le but n'était pas de mourir dans l'attentat. Le but, une fois l'attentat commis, était de se rendre.

Comment se construit un martyr disposé à mourir et à faire le plus de victimes possible, y compris dans la population civile?

Ils jugent qu'ils ont eu, eux aussi, des victimes innocentes. Le besoin qu'il y ait autant de morts chez l'adversaire qu'il y en a eu dans la communauté islamique ou arabe correspond à la volonté de lui montrer «ce que c'est».

Cette guerre terroriste est fondée sur les symboles plus que sur la force armée: symbole du martyr et symbole de l'objectif visé.

L'objectif est diffus. On ne peut pas confondre tous les terrorismes. Les actes terroristes ont des significations chaque fois précises. En Algérie, au début de la lutte anticoloniale, les attentats visaient les bâtiments officiels: cela signifiait qu'on ne voulait plus que la France dirige le pays. Puis on visait une école où il y avait des instituteurs français que tout le monde aimait bien, pour dire: on ne veut ni de la France ni des Français. Le terrorisme a pu être «aveugle», avec des bombes jetées sur des marchés où il n'y avait que des Arabes, pour montrer que ce n'étaient plus les Français qui incarnaient l'Etat. Chaque acte terroriste a un sens, moins schématique que ce que je viens de dire, naturellement, mais la trame est claire. Or, aujourd'hui, ce terrorisme est différent.

On ne sait pas exactement qui a frappé…

Ce terrorisme est opaque. Ceux qui l'animent ne se manifestent pas en tant que tels. On ne sait pas qui ils sont. Si on le sait, ils nient leur participation. Il n'y a pas d'objectif de transition. C'est le conflit total, une nouvelle forme de conflit, sans objectif précis, d'où l'anonymat et l'opacité.

A travers les informations et les images, on a le sentiment que quelque chose a disparu: l'adversaire disparaît dans l'attentat, le ou les organisateurs sont anonymes, et les tours disparaissent elles aussi. A cette disparition, à cette absence, répond immédiatement l'arrivée d'une profusion de symboles (drapeaux, déclarations…). Est-ce une vraie guerre des symboles?

On a vu à la télévision des hommes et des femmes qui comprennent soudain que leur pays est vulnérable – c'est un choc fantastique. On n'a pas assez vu qu'ils ne comprennent pas pourquoi on les attaque. Ils se considèrent comme innocents. Dès lors, c'est le bien contre le mal. Les Etats-Unis ignorent les raisons de ceux qui les frappent. Ils ne sont pas informés. Ils ne peuvent pas se faire à l'idée qu'ils sont mal vus dans le monde. A leurs propres yeux, ils ne sont que vertueux.

Est-ce que le choc des images de ces attentats peut modifier une telle culture?

Ils n'auront plus l'arrogance des gens invulnérables. C'est très nouveau.

Y a-t-il un risque qu'ils veuillent reconquérir leur invulnérabilité?

On ne peut pas reprocher à une nation de vouloir être invulnérable. Mais aucune nation ne se croit invulnérable. Il n'y a que les Etats-Unis qui pouvaient croire une chose pareille.

La chute des tours, c'est donc la chute d'une illusion.

C'est surtout le fait que cette chute a été provoquée par une organisation supérieure à la leur. Ils ne peuvent pas supporter de voir qu'une organisation a pu les duper, eux qui se veulent les maîtres organisateurs. Dès le lendemain, ils montrent qu'ils sont organisés: des troupes défilent, des drapeaux sortent, la Bourse ne baisse pas trop… Ils montrent tout ce qui fait leur force. Une batterie symbolique d'images, de représentations qui doit cacher qu'ils ont été sévèrement mis en échec.

Un tel traumatisme transformera-t-il en profondeur la société américaine?

Il faudra du temps. Il y a deux ou trois ans, les Américains n'avaient pas encore tout à fait compris qu'ils ne se battaient plus contre l'URSS. Tout leur dispositif mental est encore antisoviétique, antirusse ou anticommuniste. Ils ne se sont pas aperçus que ce qui les menaçait plus profondément pouvait être l'intégrisme islamique. Maintenant, ils vont commencer à y réfléchir. Mais, en même temps, on ne sait pas ce que feront les autres, qui semblent engagés dans un combat sans fin, c'est-à-dire sans terminus et sans but.

Dans votre émission, «Histoires parallèles», vous avez projeté des bandes d'actualité où il y a toujours un récit, un commentaire qui appuie les images. Le récit télévisuel des attentats était très différent, avec simultanément les images de l'événement, des journalistes qui en annoncent d'autres, des textes qui défilent… Comment caractériseriez-vous cette superposition d'informations?

L'événement est tellement fort, et il a été si imprévu que les médias mélangent plusieurs types d'informations pour essayer de rattraper leur retard mental. En France, où il y a un nombre ridiculement faible de spécialistes du terrorisme international, les journalistes accumulent. Ils rappellent d'abord le déroulement des événements incroyables. Ils vont pêcher un reportage en Afghanistan, Ils évoquent d'autres événements analogues… Ils ne font pas la jonction entre tout ce qui se passe.

Le spectateur, lui, reçoit ces informations comme une chose très structurée. C'est une mosaïque?

On met tout dans le panier. Le spectateur est prié de faire le rapprochement. C'est le produit d'un désordre mental. Aux Etats-Unis, un autre paramètre s'ajoute. Ici, nous subodorons les raisons pour lesquelles on pourrait haïr les Américains. Aux Etats-Unis, ce paramètre disparaît. Comme nous dépendons en grande partie de CNN, cette ignorance s'ajoute à la nôtre.

On diffuserait donc à l'échelle mondiale des images qui n'ont pas de sens?

En effet, puisqu'on n'a pas fait l'effort d'intelligibilité. Qui, chez nous, connaît vraiment l'Afghanistan, l'Iran, l'Arabie…?

La mondialisation de l'information est donc un leurre?

Non, mais elle porte sur des sujets précis qui émanent d'un foyer principal. Vous avez vu des nouvelles d'Afrique, depuis quinze jours? Il s'y passe des choses, et on ne sait pas lesquelles. Il y a un seul foyer, une information uniforme, et, du coup, on n'a pas de contre-histoire.