Il en fallait deux. Au cas où. Carma, l’accessoiriste navajo, arrive avec un vivarium, qu’elle pose sur le sable, devant le mobile home. A l’intérieur, deux geckos colorés, un peu étonnés de voir tant de têtes les regarder. Et maintenant? «Euh, ne faudrait-il pas les congeler?» ose-t-elle. Oui, pour qu’ils bougent un peu moins. Direction la glacière, donc. On troque les bouteilles d’eau contre les geckos. Vite, une petite vérification sur Internet. C’est bon: les lézards ne souffriront pas. Ils peuvent résister à des températures froides pendant quelques minutes.

Anna Mouglalis arrive sur le pas de la porte, dans sa longue robe en dentelle couleur peau, une cigarette à la main. C’est elle qui jouera la scène avec un gecko. Le reptile doit se promener sur son épaule pendant qu’elle est couchée. Amusée, elle lâche de sa voix rauque: «Il n’a pas intérêt à se glisser n’importe où, celui-là!» Dans la caravane, l’équipe est prête. Thomas Nellen, le maquilleur, procède aux dernières retouches, ajuste les extensions de cheveux. Un ventilateur est apporté dans la chambre, puis Ivan Niclass, le chef déco, vérifie une dernière fois qu’aucun objet ne manque. Anna et le gecko peuvent entrer en scène.

Beauté insolente

Du sable et des dunes. Parfois des chevaux sauvages qui passent. Un mobile home métallique déglingué comme principal décor. Trois poules et un coq. Une balançoire. C’est au milieu d’un paysage d’une beauté insolente, à une quarantaine de minutes de la petite localité de Holbrook, en Arizona, que le Suisse Frédéric Choffat et la Franco-Suissesse Julie Gilbert, couple à la scène comme à la vie, ont décidé de tourner leur long-métrage My Little One, produit par Intermezzo Films et au budget estimé à 2 millions de dollars. Une histoire d’amour, d’amitié, de retrouvailles et de séparations, au cœur du territoire amérindien navajo. On n’en dira pas plus. Sa sortie est prévue pour 2018.

Ruche bourdonnante

Anna Mouglalis est Jade. C’est elle qui campe le personnage central de cette fiction, aux côtés des comédiens Mathieu Demy et Vincent Bonillo (Bernardo et Alex). Et de la petite Ruby Matenko (Frida), 10 ans, dénichée après un casting organisé à travers tous les Etats-Unis. Ce jour-là, Anna est revenue sur le plateau après quelques jours d’évasion. Ruby, qui joue sa fille dans le film, a dû être opérée d’urgence de l’appendicite, et le plan du tournage remanié en conséquence. Anna, qui a beaucoup de scènes avec la petite, en a profité pour faire un peu de tourisme avec ses proches, dont sa mère et sa fille.

Lire aussi:  Un ado genevois au cœur de la présidentielle américaine

Assister à un tournage dans sa dernière ligne droite, c’est se retrouver au milieu d’une ruche bourdonnante et son lot d’imprévus. Une trentaine de personnes, et presque autant de voitures, camionnettes et camping-cars, qui se déplacent chaque jour. Tous les matins, à peine arrivé sur les lieux, chacun tient son rôle, rien n’est laissé au hasard. Tout va très vite. Les talkies-walkies crépitent. «Là, les traces de pneus! Il faut balayer tout ça. On ne veut pas de marques sur le sable!» «Les acteurs sont prêts? On a besoin de Vincent dans quinze minutes!» On nous pose parfois de curieuses questions: «Tu as pris des lunettes de ski en cas de tempête de sable?» «Stop! On arrête de tourner! On doit la refaire! Mais qui a enclenché le moteur du camping-car? C’est pas possible, ça! Alex, c’est toi?»

Inévitables tensions

Il y a Sophie Poncin, la cheffe machino, boule d’énergie, toujours souriante et ultra-rapide. Elle visse, dévisse des structures pour dompter la lumière du jour avec des panneaux, se mue en ange gardien pour Frédéric quand il filme des plans rapprochés, caméra au poing, avec son harnais, dans des positions dangereuses, et ajuste des éléments de décor entre deux: «Ah, c’est trop beau ici!» Nikola Chapelle, l’homme à la perche-son, toujours prêt à blaguer, et à essayer de rivaliser avec son «boss» Laurent Zeilig, le roi incontesté des bons mots. Ou encore la très rock’n’roll Sonia Rossier, qui pourrait être surnommée «allez, les gars, on y va!».

Pas une seconde à perdre. Première assistante à la réalisation, elle mène son équipe à la baguette. Une équipe bigarrée: des francophones, des Américains et des Navajos. «C’est ce qui fait son charme, on apprend beaucoup les uns des autres. Mais il faut parfois savoir composer avec les susceptibilités», s’amuse Frédéric.

Certains pestent, contestent, expriment leur stress. Forcément, après plusieurs semaines de tournage, des tensions apparaissent. «Mais non! Plus haut, la caméra, plus haut!» marmonne Pietro Zürcher, le directeur de la photographie, en regardant la scène filmée dans son moniteur. «On choisit des couleurs chaudes pour la déco, et toi tu les aplatis à la lumière. Ce n’est pas ce qu’on avait convenu!» glisse un autre. Mathieu Demy a tout d’un coup un doute: «Non, franchement, je ne comprends pas ce que vous voulez. Ce ne serait pas plus logique si je regardais de ce côté?» lâche-t-il, au bout de la troisième prise. Julie hésite: «Essayons.» Il fait chaud. L’espace du mobile home est confiné. Déjà cinq heures qu’on tourne. Dehors, le chef déco essaie d’apprivoiser une poule. Anna sort aussi. Elle fait une pause. «J’ai failli avoir un malaise avec la chaleur dans cette chambre. Et maintenant ces odeurs d’égout… Vous voulez vous débarrasser de moi?» Elle rigole.

Matins frisquets

Le soir, dans le patio du Motel 6 d’Holbrook, c’est bières et grillades pour ceux qui ont encore le courage de se retrouver. Chacun amène sa nourriture. Pas de restaurant. L’hôtel ne paie pas de mine. «Des camionneurs, avec leur flingue dans la poche, s’y arrêtent. C’est l’Amérique profonde!» commente Frédéric, en donnant un coup de dents, lui, le végétarien, dans un bout de viande «100% bio.» Il adore ce genre d’ambiance. La mère de Ruby et son amie, des Californiennes, un peu moins: elles ont demandé à être logées ailleurs avec la petite comédienne. Ruby est d’ailleurs la seule à être syndiquée. «Cela suffit pour que les règles doivent s’appliquer à tous. Sa présence nécessite celle, quotidienne, d’un médecin. Elle est aussi accompagnée d’une maîtresse, qui lui donne des cours entre les prises», explique Julie.

Chaque jour, chacun reçoit sa feuille de route pour le lendemain, avec les heures précises des différentes interventions. L’équipe est aussi liée par un groupe WhatsApp, Desert forever («Desert» était le premier titre du projet). Il faut parfois se lever à 5h30, doudoune et bonnet de laine – pour ceux qui en ont – au programme: le matin, quand le soleil est absent, il fait très froid à Holbrook en ce mois d’octobre.

Ce matin-là, dans le 4x4 des réalisateurs, l’ambiance est studieuse. Pas le temps de s’extasier devant le lever de soleil qui caresse les dunes, ni d’espérer apercevoir un coyote. Frédéric et Julie sont concentrés. Ils relisent à haute voix les quatre scènes de la journée. On part tourner dans une station-service à moitié désaffectée. Sur place, on retrouve Jessica Berman, une des productrices. Quelques mètres derrière elle, un cow-boy à la carrure impressionnante, veste en daim à franges sur le dos, fait son apparition. Il veille au grain: c’est un peu l’homme à tout faire, qui s’invite parfois sur le tournage. Frédéric se prépare pour filmer à l’intérieur du petit magasin. «On lui a demandé de cacher un peu son arme. Ce n’est pas autorisé en terres navajos», glisse-t-il en passant. Au loin, deux agents de la police tribale observent les préparatifs. Un chien guette ceux qui déballent les petites barquettes de lunch pour midi.

Codes à respecter

Avec les Amérindiens, il y a certains codes à respecter. «Il ne faut en principe pas se regarder droit dans les yeux, pas vouloir tout de suite se serrer la main, ni élever la voix», explique Jessica. Elle sait y faire. Elle est passée maître en négociations en tout genre. D’ailleurs, elle vient de convaincre une petite dame navajo, cliente de la supérette aux rayons à moitié vides, de jouer le rôle de la caissière pendant quelques minutes, avec son improbable t-shirt Mickey. L’après-midi, cap sur Painted Desert. «Putain, ce que c’est beau! Encore plus beau que le Grand Canyon!» s’exclame, à peine arrivé, Vincent Bonillo. L’acteur sort son appareil photo, avant de rejoindre le reste de l’équipe qui crapahute déjà dans le canyon.

Lire aussi:  Des sentinelles dans la tempête migratoire

Discours de bienvenue

Quelques jours plus tôt, une scène avait été tournée dans l’imposant casino Twin Arrows, situé entre Holbrook et Flagstaff. Le président des Navajos s’était déplacé: il a tenu à prononcer un discours de bienvenue, et de promotion de son peuple. Il espère qu’il sera intégré à la fin du film. «Il y avait vraiment une ambiance glauque dans ce casino, commente Vincent. Des petits vieux en chaise roulante qui jouaient jusqu’à 4 heures du matin, sans prêter attention au tournage.» Mathieu et lui se sont bien sûr intéressés aux Navajos et à leur situation complexe et ambiguë face au gouvernement américain. «J’ai pu discuter avec des acteurs et figurants navajos. Mais Anna s’est davantage documentée que nous. Vincent et moi, nous jouons finalement des personnages un peu perdus, dans un univers qu’ils découvrent. Il faut préserver cette approche», souligne Mathieu, sur le chemin du retour. A côté, dans le 4x4, Vincent se repose, la joue collée contre la vitre, son chapeau de cow-boy ramené sur le visage. Le soleil s’efface. Le froid recommence à s’imposer.

P.-S.: Le gecko qui a joué la scène avec Anna Mouglalis a été parfait. Il n’a pas eu besoin de sa doublure.


«Il y a eu tellement d’imprévus en tournant ce film!»

Frédéric Choffat et Julie Gilbert, les deux scénaristes et réalisateurs de «My Little One», racontent les difficultés du tournage

Le Temps: Vous semblez avoir été happés par l’appel du désert en choisissant de tourner dans un lieu aride et magique en plein cœur de l’Arizona. Est-ce le lieu qui a conditionné le scénario ou le scénario qui a précédé le choix du lieu?

Julie Gilbert: Ce film raconte l’histoire d’une jeune Suisso-Américaine et de sa fille qui vivent en territoire amérindien. La thématique du déracinement, de l’identité et de la notion de territoire a toujours été marquée chez nous. Dans nos fictions, on raconte souvent l’histoire de gens qui partent à l’autre bout du monde pour reconstruire autre chose, faire table rase du passé, retrouver des racines. Ma mère est ethnologue, j’ai vécu une partie de mon enfance au Mexique, où nous avons d’ailleurs tourné notre dernier long-métrage, Mangrove (2011), et j’étais déjà très liée au monde des Amérindiens. J’avais donc un attrait tout naturel pour la région.

Frédéric Choffat: Oui, nous avons cela en commun. Julie a grandi au Mexique et moi j’ai passé mes trois premières années dans le désert berbère au sud du Maroc. Nous sommes les deux un peu des déracinés, avec le sentiment de n’être nulle part chez soi tout en l’étant un peu partout. C’est ce qui nous a fait nous rencontrer, à Cuba. Avec Mangrove, nous avions reçu un prix de la Paramount: 80 000 dollars à utiliser dans l’année. On a commencé à écrire la trame de l’histoire et on est partis vivre un an aux Etats-Unis, sur la côte Ouest, pour les premiers repérages.

J. G.: Mais au début, on avait juste l’envie de désert! Très inspirés par les livres de Jim Harrison et les questions autochtones, nous voulions tourner dans un désert, où tout est «à vue», où tu ne peux pas te cacher. Soit tu crèves, soit tu le traverses. La suite est venue naturellement. Quand nous sommes arrivés en terres navajos, nous avions cette curieuse sensation d’être dans un territoire en train de mourir et de renaître à la fois. Après notre rencontre avec un medicine man, chez qui nous n’avons pas décollé du canapé pendant trois jours, nous avons décidé de tourner dans la réserve navajo, au nord de Holbrook.

– Votre démarche est-elle politique?

F. C.: Ce n’est pas un documentaire sur les Navajos. Mais le simple fait d’avoir emmené une équipe de trente personnes sur leurs terres est finalement déjà un geste politique. La plupart des acteurs navajos avaient joué dans des films américains où on leur mettait des plumes dans les cheveux et les installait près d’un feu. Avec notre projet, ils étaient fiers de promouvoir leur culture hors de tout cliché.

– Quelles sont les contraintes liées à un tournage en terres amérindiennes, qui sont semi-autonomes?

F. C.: Le peuple navajo vient de se doter d’une commission cinématographique et nous sommes le premier film étranger tourné sur ces terres. Tout était donc à défricher. Nous avons dû ménager certaines susceptibilités, tenir compte de décalages culturels, affronter certaines lenteurs, mais nous avons été très bien accueillis. Autre exemple: nous avons dû faire livrer des toilettes, un générateur ainsi qu’un camion-citerne, et quand nous disions que c’était dans la réserve, nous avons essuyé des refus. On ne s’y attendait pas. Ces réactions ressemblent à celles que des gens peuvent avoir face à des gitans.

– Y a-t-il eu d’autres imprévus, à part la visite de serpents à sonnette et de scorpions?

J.G.: Il y en a eu tellement! (Rire.) Mais le principal était bien la crise d’appendicite de l’actrice de 10 ans.

F. C.: Quand on est coincés par des contraintes organisationnelles en plein désert, les choses sont forcément tout de suite plus compliquées.

J. G.: Nous voulions par exemple vraiment «vivre» le désert, dormir dans des caravanes, pour rester au plus proche de notre sujet. Mais on ne peut pas imposer nos conditions à toute une équipe. Pour Mangrove, nous vivions tous dans une petite posada, sans confort, face à l’océan. C’était intense. Avec My Little One, il a fallu imaginer cela différemment.


Cet article est initialement paru le 17 novembre 2017.