Que de fraises, et d'or et de lapis-lazuli! Le Livre d'heures de Philibert de Viry, sis tout à côté de Genève, laisse piaffer dans ses marges des oiseaux huppés d'un orange solaire. Ce manuscrit enluminé datant du début du XVIe siècle vient d'entrer dans la collection déjà riche de la Bibliothèque de Genève pour en devenir instantanément le fleuron.

C'est la maison Christie's à Londres qui a alerté directement l'institution genevoise de la prochaine mise en vente du document. Une délicatesse, intéressée bien sûr, qui a donné le temps à la Bibliothèque universitaire de réunir la somme nécessaire pour participer avec détermination à la vente aux enchères qui s'est tenue à Londres le 3 juin dernier. Les Livres d'heures du diocèse de Genève (qui comprenait les régions françaises avoisinantes) s'avèrent en effet des raretés, la Réforme ayant eu vite fait d'écarter ces livres de prières ouvragés. Malgré les précautions prises par les chanoines du chapître de Saint-Pierre, qui ont senti le vent tourner dès 1534 et qui ont dissimulés ces manuscrits liturgiques à Viry et Annecy, on ne compte aujourd'hui dans le monde que cinq Livres d'heures de Genève: le Vatican en possède deux, Oxford un, et la Bibliothèque de Genève deux maintenant, la précédente acquisition, plus modeste, remontant à 1994.

Le Livre d'heures de Philibert de Viry a été adjugé pour 220000 francs, frais compris. Une telle somme déborde largement les capacités de la bibliothèque genevoise malgré le recours au fonds Gaumarin, institué au XIXe siècle pour faire face à ce type d'occasion et en dépit aussi de la participation de la Ville de Genève. C'est d'abord la réactivité de trois mécènes privés (dont Notz Stucki et Cie, les deux autres demeurant anonymes) qui a permis l'achat de ce manuscrit inconnu des chercheurs jusque-là et propriété sans doute d'un collectionneur anglais.

Que la Bibliothèque de Genève se démène ainsi pour agripper sur le marché les trésors du patrimoine de la ville dénote d'une attitude nouvelle voulue par Patrice Mugny, magistrat en charge de la culture. La collection de manuscrits enluminés, l'une des plus belles au plan national, ne s'enrichissait jusqu'ici qu'au gré de donations et de legs. La dynamique influée depuis 2007 vise une modernisation qui a déjà trop tardé notamment quant à la numérisation du catalogue (la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne a passé ce cap depuis belle lurette) et à une mise en valeur accrue des fonds auprès du public. Le Livre d'heures de la famille de Viry sera visible dès le 29 octobre dans le cadre de l'exposition La première révolution du livre - Du manuscrit au livre imprimé qui se tiendra dans l'enceinte de la bibliothèque, au cœur de l'espace Ami Lullin, fraîchement rénové pour un budget d'environ 1,5 million de francs et qui aspire à devenir un véritable musée du livre. Outre des travées dévolues à des expositions temporaires, il comprendra un espace Rousseau et une salle de conférence.

Pour passer commande d'un manuscrit enluminé, il fallait être riche. Philibert de Viry l'était au vu des 80 enluminures que comprend son Livres d'heures dont 56 pleines pages. Noble de Viry, il était en lien étroit avec Genève, propriétaire de la maison forte de Saint-Aspre, en face de l'Hôtel de Ville. Autre trace, il participa en 1498 à un tournoi organisé à Genève en l'honneur du duc de Savoie Philibert II. Ses deux oncles étaient aussi chanoines de la Cathédrale Saint-Pierre.

Pour Barbara Roth, conservatrice responsable du Départements des manuscrits, au vu de la richesse des décors, de la beauté des marges et de la différence de finesse entre les visages et les corps des personnages, il est probable que le maître qui a réalisé l'ouvrage n'était pas seul mais entouré de plusieurs élèves. Le travail était clairement divisé. Les scribes s'attelaient aux textes, certains dédiés aux lettres de couleur bleue, d'autres aux noires, d'autres enfin aux initiales dorées à la feuille. Les artistes se chargeaient des décors, des marges et des scènes profanes et religieuses, calées sur le cycle liturgique et sur celui des saisons, avec toujours ce bleu si caractéristique tiré du lapis lazuli et qui éclaire littéralement le parchemin.

De grands ateliers d'enluminures tournaient à plein régime en France, en Belgique, en Italie. Le Livre d'heures de Philibert de Viry a-t-il été fabriqué à Genève par des artistes itinérants venus probablement de Savoie? Ou de plus loin? Les chercheurs vont se mettre au travail.

«La première révolution du livre - Du manuscrit au livre imprimé», Bibliothèque de Genève, Espace Ami Lullin, Promenade des Bastions, du 29 octobre 2008 au 28 février 2009.