Livres

Un triptyque hanté par des cauchemars burlesques

Le Serbe Vladan Matijevic peint des égarés dans un monde lui-même insane

Sur la couverture, trois allumettes, dont deux déjà consumées: juste de quoi faire «un rien de lumière» sur trois univers mentaux très obscurs. Du Serbe Vladan Matijevic, on connaissait les délicieuses Aventures de Minette Accentiévitch, puis Le baisespoir du jeune Arnold (Les Allusifs, 2007 et 2009). Dans ce troisième roman traduit, les monologues se suivent, en dix séquences chacun et autant de rêves. Encore que la frontière entre rêve et réalité semble assez floue chez les trois personnages.

Hilary Hudson envoie des e-mails à une Donna qui ne lui répond jamais mais daigne lui apparaître en songe. Hilary, qui paraît assez perturbée, a adopté une cause: l’élimination des mâles, ce qu’elle projette de faire au lance-flammes. Elle a pour idole Valérie Solanas, qui tenta d’assassiner «le Démon du plastique», alias Andy Warhol. Historienne de l’art sous médicaments, elle a consacré sa thèse à ce maudit avant de se repentir et d’expier. Elle vit avec sa maman qui ne partage pas sa haine des hommes, mais voue toute son affection et ses soins à son tapis iranien.

Bataillons de souris

Le deuxième obsessionnel est un vendeur de raticides. Ce qui tombe bien, vu que l’alcoolisme qu’il cultive avec soin lui fait voir des souris blanches en quantité. Et aussi des images oniriques terrifiantes. Depuis tout petit, il s’exerce à la rédaction de testaments successifs, tous écrits «EN PLEINE POSSESSION DE TOUS [S] ES MOYENS». Ses légataires ont longtemps été les accusés du Tribunal international de La Haye, maintenant, il privilégie Ivona, la serveuse de son café préféré! Si on ne sait pas d’où écrit Hilary – les Etats-Unis probablement –, Miloutine Tchabrinovitch vit à Belgrade quand sa paranoïa ne l’exile pas en province. Cet ancien ministre déchu a d’ailleurs de bonnes raisons de s’inquiéter, son passé crapuleux finira par le rattraper.

Pétrifié par le péché

Le troisième larron, Georges Vérité, est un étudiant famélique, persuadé d’avoir obtenu une bourse d’une université américaine pour une thèse sur les philosophes Vladimir Soloviev et Nicolas Berdiaev, projet fumeux auquel lui-même ne croit pas. Il est obsédé par les femmes, terrifié par le péché, plein de rancœur envers sa compagne musulmane. Il rêve de brasiers et confond «les juments de la nuit», ses cauchemars, avec sa médiocre réalité.

Un rien de lumière est un livre d’une noire ironie, dérangeant, parfois burlesque, désespéré. Si les trois rêveurs ne semblent pas présenter de parenté, excepté leur folie, il existe toutefois entre eux des liens cachés qui se découvrent peu à peu dans une construction subtile.


Roman

Vladan Matijevic
«Un rien de lumière»
Traduit du serbe par Gojko Lukic
Notabilia, 450 p.

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