Il faut s’appeler Bryn Terfel pour camper pareillement Wotan. Le ­baryton-basse gallois compose un dieu pétri de contradictions, tour à tour courroucé et désarmé face à sa fille Brünnhilde. C’était jeudi soir, au Verbier Festival, dans le troisième acte de La Walkyrie de Wagner, à la Salle des Combins.

Par chance, il faisait un temps ­radieux ce soir-là, et le festival n’a pas dû craindre des orages pour une ­soirée très attendue. Le grand Valery Gergiev, particulièrement inspiré, était aux commandes du Verbier Festival Orchestra, parvenant à rendre la densité tout comme les irisations de la partition (les textures orchestrales incroyablement fines et soyeuses à la fin de l’acte).

Deux géants avaient été conviés, Verdi et Wagner (double bicentenaire de la naissance oblige), avec le premier acte d’Otello en première partie et le troisième acte de La Wal­kyrie en seconde partie. Pour Martin Engstroem, directeur du Verbier Festival, lequel vient de fêter ses 60 ans, la très médiatique Anna Netrebko avait accepté de faire le saut sur l’alpe, chantant Desdémone dans le fameux duo qui clôt l’acte I d’Otello.

Un «Otello» aux voix russes

La soprano russe, dont La Traviata avec Villazón à Salzbourg en 2005 a marqué les esprits, n’incarnera sans doute jamais ce rôle à la scène. On l’imagine difficilement chanter «l’Air du Saule» (O Salce), à l’acte IV, car sa voix est tout simplement trop riche pour pouvoir y réaliser les sons filés attendus, mais il y a de quoi être impressionné. Un timbre d’une insolente beauté, très corsé, chaud, doté d’un vibrato plutôt prégnant, qui emplit la salle. L’expression est généreuse, un peu tout d’un bloc et monochrome dans son duo «Già nella notte densa» avec le ténor ­Aleksandrs Antonenko, sans qu’elle creuse les nuances à la manière ­d’illustres aînées comme Renata Tebaldi ou Renata Scotto.

D’une manière générale (à l’exception de Francesco Demuro en Cassio), les voix sonnent très russes dans ce premier acte d’Otello. C’est une affaire de couleur et d’émission. Alexey Markov campe un Iago à la voix noire. On sent bien que c’est lui qui tire les ficelles avec suffisamment d’autorité et d’élégance pour que Rodrigo et Cassio tombent dans le panneau. Le ténor Aleksandrs ­Antonenko, forte corpulence, apparaît pour son fameux «Esultate!», disparaît puis revient pour mettre de l’ordre dans la querelle qui oppose Rodrigo à Cassio – une querelle manigancée par Iago.

Nul doute qu’Antonenko a les aigus (pleins!) et la puissance vocale, sans toute la volupté que d’autres ont su apporter au Maure (Domingo). On apprécie toutefois sa ligne, tendue. Les épisodes de foule sont bien menés par Gergiev, avec une Collegiate Chorale de New York très investie, malgré une diction italienne insuffisamment claire.

Distribution de rêve

Le troisième acte de La Walkyrie nous emmène un cran, voire deux crans plus loin, d’autant que les voix sont tout à fait idiomatiques. Une distribution de rêve, avec la merveilleuse Eva-Maria Westbroek en Sieglinde, Iréne Theorin en Brünnhilde, à la fois endurante et implorante (elle vient de chanter le Ring de Cassiers à Milan), et Bryn Terfel, dont la seule présence scénique est phénoménale. Le baryton-basse se ­montre aussi intransigeant avec les Wal­kyries – qu’il congédie d’un geste sans appel – qu’ému face à Brünnhilde. Le timbre, un peu rocailleux (dans le bas medium) mais d’une grande expressivité est d’une couleur si personnelle qu’on est suspendu à toutes ses interventions.

Fabuleuse progression du drame, jusqu’à cet instant où Wotan plonge son regard dans celui de Brünnhilde, la contemple et lui murmure (quelle douceur dans le timbre!) des mots d’amour, ceux d’un père pour sa fille préférée. Grand moment, ­magnifiquement animé par Gergiev et ses jeunes musiciens à l’arrière-plan, lesquels tissent une toile d’une grande beauté. Une soirée d’ores et déjà historique du festival.