On l'appelle depuis la rue. Cette rue qui, à force de ne pas porter de nom, a fini par être baptisée la calle ancha, la rue large. La plus ancha de tout le village, de loin. C'est le brave Miguel Mena qui appelle: «Don Benito, ouvrez la porte, il y a de la visite.» Don Benito n'est pas seulement le curé qui veille sur les 6200 âmes d'Argamasilla de Alba. Il possède aussi les clés du trésor. C'est lui qui détient la preuve ultime. Ici, suspendu près de la sacristie, l'ex-voto trône depuis quatre siècles, en l'église de Saint-Jean-Baptiste. Regardez le barbu avec la collerette, qui prie les mains jointes. Don Benito prend un air gourmand, comme s'il déchiffrait pour la première fois l'inscription qui, au bas du tableau, mentionne «la froidure qui s'est coagulée dans le cerveau» de Rodrigo de Pacheco. «Il était dément», résume le curé, sur le ton de celui qui a résolu une énigme. C'était Pacheco, le seigneur fou qui, un jour, fit emprisonner Miguel de Cervantès pour une sombre histoire d'impôts mal perçus.

L'humus cervantin

Voilà l'origine de toute l'histoire. Voilà la source du personnage le plus célèbre de la littérature espagnole. Voilà le modèle dont les aventures, 400 ans plus tard, continuent de faire rire les écoliers, enthousiasment les érudits, résument à elles seules un lieu et un genre, ouvrent une époque, un monde. Dans la grotte de Medrano où il fut jeté, pas loin de l'église, Cervantès eut tout loisir de peaufiner son chevalier à la Triste Figure. Depuis lors, à Argamasilla de Alba, encore plus que dans le reste de la Manche, on ne cesse de croiser la longue silhouette de Don Quichotte. Demandez donc à Don Benito où, sinon ici, se trouve «le vrai humus cervantin».

Miguel Mena le sait, lui aussi. Il n'a pas eu besoin de lire Cervantès pour être convaincu que tout se déroule ici. Il la connaît bien la grotte où, en ce moment même, quatre jeunes participent anxieux au concours d'une télé locale («pour que reste présent l'esprit de Don Quichotte», leur a dit le présentateur). Les soirs de fête, «repu de vin et de viande», il arrivait autrefois à Miguel de tomber comme un sac au fond de la grotte humide, et de partager avec l'hidalgo l'une ou l'autre de ses hallucinations. Difficile de rêver plus grande proximité.

Les riches descendants de Rodrigo de Pacheco, eux, on ne les croise plus. Enterrés à même le sol de l'église! Evanouis avec leurs latifundios! Mais ils n'ont pratiquement rien laissé aux habitants d'Argamasilla de Alba, comme le regrette encore le père Don Benito, 53 ans, lui qui ne crache pas sur la lecture de tel sociologue marxiste pour en tirer des maximes de vie: «Etre à l'aise dans la finitude, c'est faire preuve de mauvais goût», assène-t-il, les yeux légèrement levés vers le ciel, comme pour prendre Dieu à témoin. A force de vivre aux côtés de Don Quichotte, les habitants d'Argamasilla en ont oublié de faire fructifier leur capital. Le Quijhôtel qui aurait pu abriter des touristes? Fermé. La campagne de presse pour faire connaître le village? Inexistante. Un manque d'initiative que le curé a tôt fait de mettre sur le compte des inégalités sociales dans ce «village agricole aux mains de quelques-uns».

L'esprit d'initiative, d'autres en ont à revendre. Car sur les routes de Don Quichotte – cet entrelacs de centaines de kilomètres de chemins qui doit devenir cette année l'aimant à touristes pour toute la région – la concurrence est rude. Il a suffi d'une étude universitaire. Pas n'importe quelle étude, puisqu'elle a réuni, pendant deux ans, des savants reconnus de toutes les disciplines. Calculant la vitesse moyenne d'un âne, celui de l'écuyer Sancho Pança, prenant en compte tous les paramètres, les savants ont tranché: ce lieu de la Manche qui ouvre le livre, et dont Cervantès ne veut pas se rappeler le nom, ce ne peut être Argamasilla. Mettant en rivalité 27 villages, les érudits ont finalement opté pour Villanueva de los Infantes, ce bijou architectural où résistent encore la façade de la maison de l'Inquisition, des palais, des couvents du XVIe siècle et où le génial écrivain Francisco de Quevedo eut le bon goût de mourir en 1645.

Budget rachitique

Sur la devanture de son magasin placé sur la rue Cervantès, entre les fers à repasser, les rasoirs électriques et des figurines de Don Quichotte de toutes les tailles, Ramon a dédié un poème à cette révolution académique, qui est comme une renaissance pour Villanueva et ses habitants. Le maire socialiste Mariano Sabina, lui, a décidé de lancer un concours pour que le village ait, lui aussi, son Don Quichotte en métal, au centre de la Plaza Major. S'il se frotte les mains, ce n'est pas seulement à cause du froid polaire qui s'est abattu ces derniers jours sur la Castille. Face au budget «rachitique» de sa commune, cet extraordinaire coup de pub est une bénédiction.

Bon an mal an, le site internet du village recevait jusqu'ici 4 ou 5 visiteurs quotidiens. Le nombre est passé à mille par jour, sans crier gare. «La nouvelle a provoqué

une joie formidable», explique Sabina. Trois hôtels doivent être construits avant l'été. Le maire a mis un pin's de Don Quichotte sur le col de sa veste, un autre sur son manteau. On ne cesse de l'appeler d'un peu partout, pour qu'il accepte de participer aux dizaines de colloques qui se tiendront tout au long de l'année. Début janvier, la commune a mis sur une table un magnifique livre vierge, tout relié de peau. Les visiteurs sont invités à y recopier quelques phrases du Quichotte afin qu'il soit

terminé d'ici la fin de l'année. C'est le maire qui a commencé: «Dans un lieu de la Manche, a-t-il écrit de sa plus belle plume, dont le nom est Villanueva de los Infantes…»

Passant dans la demeure d'un certain Diego de Miranda, toujours sur pieds à quelques encablures de la mairie, le chevalier avait pourtant célébré l'humilité, «parce qu'il n'y a pas poète qui ne soit arrogant et ne pense qu'il est le meilleur poète du monde». Mais déjà, son hôte de Villanueva connaissait la chanson: «Il n'y a pas de règle sans exception, lui répondit-il. Et il doit bien y en avoir un qui le soit et ne le pense pas.»

Cette polémique, en tout cas, fait rire Anastasio Muñoz, lui aussi intime de Don Quichotte de toute éternité. «Qu'il soit né ici, là ou là-bas, quelle différence?», demande-t-il avant de se ressaisir, comme pour rassurer son interlocuteur: «En fait, je veux dire, il n'est pas vraiment né.» Le pense-t-il réellement? Enfant déjà, Anastasio montait ici tous les jours, accompagnant son troupeau de moutons sur les pâturages râpés de la colline du Campo de Criptana. C'était il y a 70 ans, et les ailes des moulins vrombissaient dans le vent, lui faisant, à lui aussi, l'effet d'implacables géants menaçants. Mais ce que le vaillant chevalier n'a pas réussi avec sa lance dans son piteux combat, Anastasio l'a fait à force d'obstination. Tous les jours que Dieu fait, il s'est assis à la porte du Burleta, celui qui a la plus belle des carrures, qui ne montre pas la moindre imperfection là où tous ses pairs sont un rien jorobaos, un peu bossus. Il l'a amadoué, son géant, à l'ombre duquel il peut aujourd'hui contempler à ses pieds les plaines interminables de la Manche.

Meuniers et Japonais

De Don Quichotte, le vieil homme n'a pas seulement pris peu à peu le teint fatigué et les traits émaciés. Autour d'Anastasio, les meuniers, ces filous qui vous faisaient disparaître la moitié des sacs de blé, sont morts un à un. Puis ce sont les Japonais qui sont venus. C'est qu'au Japon, c'est bien connu, il y a tant de gens, qu'ils ne peuvent pas vivre tous là-bas. On les envoie à tour de rôle faire du tourisme en Castille. Anastasio se fait photographier avec ces drôles de visiteurs, il leur demande aussi d'envoyer des clichés d'eux, des quatre coins du monde. Ses albums sont comme un gros livre d'aventures, qui traverse les lieux et les âges. Des aventures loufoques, banales, grandioses.

Tables en formica

Quels moulins reste-t-il encore à apprivoiser aujourd'hui sur les routes ocre de la Manche, promises aux projecteurs et à des célébrations par kilos? Peut-être faut-il poser la question, à voix haute, aux chauves-souris de Montesinos, qui virent l'ingénieux hidalgo en proie à ses hallucinations pénétrer dans les recoins sombres de leur caverne pour y trouver un palais de verre. Ou alors demandez à Nico, ce jeune travailleur aux yeux bleus, venu comme des centaines de Roumains chercher l'argent et l'aventure dans les plantations d'oliviers, pour 45 euros par jour. Lorsqu'il dit qu'il travaille sur les terres qui ont vu naître Don Quichotte, ses amis restés au pays ont du mal à cacher un sourire sceptique. Et lorsque son patron l'invite les dimanches à la table familiale, il peine à raconter Dracula, cet autre seigneur fou avec lequel il a grandi dans les Carpates.

Mais Nico, en vérité, n'a que faire des légendes. Car, en plus d'un travail, il a trouvé l'amour sur ces terres de Castille si propices à la galanterie. Nul savant ne conteste au village de Toboso d'en être la délicate alcôve. Ici, il a suffit d'une paysanne à Cervantès, Aldonza Lorenzo, pour la convertir en idéal de la gente dame. Quatre siècles plus tard, amoureux et amoureuses mangent des tapas aux tables en formica de l'auberge El Quijote. La seule dans le village à porter le nom de Dulcinée n'est pas là: la fille du pharmacien poursuit ses études de chimie à Madrid. Mais d'autres ont le regard plein de tendresse dans ce bled perdu au milieu de nulle part, qui n'a d'autre raison d'être que d'avoir fait rêver des générations entières de chevaliers potentiels.

C'est bien la Dulcinée de Toboso qui relie le village au monde. Dans les années 20, le maire de l'époque a envoyé des missives tous azimuts pour réunir tout ce que la planète comptait de traductions du grand livre. Entre-temps, la guerre est passée par là, et bon nombre d'ouvrages sont partis en fumée. Mais d'autres ont continué d'affluer, en géorgien, en coréen, en arabe et même en romanche. Mussolini, Ronald Reagan, Margaret Thatcher, François Mitterrand, Arnold Koller, tous ont voulu être de la partie en envoyant un livre dédicacé. Adolf Hitler et Muammar Kadhafi, eux, se sont singularisés. Le premier a adressé aux gens de Toboso une édition de L'Anneau du Nibelung; le second, son célèbre Livre vert.

Paco revêt avec un sourire l'armure de camelote qu'il a forgée lui-même. D'ordinaire, il l'enfile aux touristes qui, pour quelques euros, peuvent ainsi devenir aussi ridicules que l'était l'hidalgo lui-même, avec son plat de barbier posé sur la tête. Voilà quelques années que Paco a abandonné le travail aux champs pour monter

son échoppe de souvenirs. Il multiplie les trouvailles pour que chaque client y trouve son compte. Herbes de la Manche transformées en marque-page, recettes de cuisine, dessins d'artistes locaux… Depuis lors, Paco lit et relit le Quichotte, autant par nécessité professionnelle que par passion. «Il n'y a rien à jeter dans ce livre», proclame-t-il, sa longue lance en bois encore à la main. Il est sûr d'être dans le vrai.