Sur le plateau, huit chanteurs. Dans la petite fosse, 13 musiciens. Entre eux, toute «l’humaine tragédie» portée par la musique tendue de Benjamin Britten. Ainsi l’a voulu le compositeur dans son opéra de chambre dense, brutal et sensuel.

Qualité musicale exemplaire

Frédéric Polier l’a mis à son affiche pour ouvrir la saison du Grütli et s’est emparé d’un sujet qu’il inscrit entre défense de la femme et première tentative lyrique du répertoire traditionnel. Le directeur et metteur en scène a encore voulu dédier l’œuvre à la mémoire de Jean-Michel Broillet. L’aventure aurait pu tourner à l’exercice de style. Elle se révèle d’une intelligence de traitement et d’une qualité musicale exemplaires.

Deux archéologues fouillent, sur le terrain, l’histoire de Rome et le destin de Lucrèce. D’entrée, l’idée convainc. Le chœur antique est incarné du côté masculin par le ténor Stuart Patterson (conteur et chanteur particulièrement expressif) et du côté féminin par la mezzo-soprano Laurence Guillod (au chant souple et éclatant). Ce duo symbolique conçu par Britten se voit objectivé par le biais de l’observation scientifique. De narrateurs, les deux chanteurs deviennent dépositaires des faits historiques.

Les femmes à l’honneur

Sur ce canevas finement tissé, le décor sobre de Claire Peverelli et les lumières suggestives de Loïc Rivoalan offrent une beauté glaçante. Douceur des gestes ancestraux et sauvagerie des pulsions archaïques intimement entremêlées. On ne peut imaginer dispositif scénique plus adapté à cette dualité. Et orchestre plus révélateur de ses tensions infernales. Guillaume Berney et son Ensemble Proteus dégagent eux aussi les arêtes et les résonances de la partition. Les lignes sont âpres, les courbes tendres, les élans rudes et les échos poignants. Parfaitement équilibrée entre musique de chambre et effets orchestraux, l’interprétation s’avère aussi précise qu’emportée. Les chanteurs peuvent s’appuyer en confiance sur ce soutien musical solide et subtil.

Lucrèce bouleversante, Annina Haug tient le haut du plateau non sans rappeler Natalie Dessay, par son physique et son implication. Les femmes sont à l’honneur avec Anouk Molendijk (Bianca) et Alexandra Hewson (Lucia), aux voix complémentaires et rayonnantes. De son côté, la masculinité se décline entre l’aigreur sournoise de Pierre Héritier (Junius), la puissance écrasante de Tarquin (Sacha Michon) et la bonté abattue de Collatinus (Francesco Biamonte). Une distribution formidable pour un spectacle qui ne l’est pas moins.


«The Rape of Lucretia», Théâtre du Grütli, jusqu’au 7 octobre. www.grutli.ch