Elliot Perlman. Ambiguïtés. Trad. de Johan-Frédérik Hel Guedj. 10-18, 858p.

Trois Dollars. Même traducteur. Laffont, 404 p.

La littérature australienne est volontiers échevelée. Elle s'écrit au galop, à grands sauts de kangourous, dans les tohu-bohu d'un continent indomptable. La petite musique n'est donc pas souvent de la partie. Sauf chez Elliot Perlman, 42 ans, romancier débutant qui est avocat à Melbourne. Cet homme de robe se devait de faire dans la dentelle, et il ne s'en est pas privé: ses Ambiguïtés (Seven Types of Ambiguity, qui ressortent en 10-18) révèlent un virtuose du scénario, capable de transformer un simple fait divers en comédie pirandellienne, avec une construction en éventail et une intrigue complexe qui ne tient pourtant qu'à un fil.

Simon, le héros, est un incorrigible romantique, un garçon fragile qui pète soudain les plombs par amour pour Anna, longtemps après leur cruelle séparation: à la sortie de l'école, il kidnappe l'enfant qu'elle a eu avec un autre homme, et atterrit en prison. Une histoire banale? Sans doute. Sauf qu'elle va être racontée par sept narrateurs différents qui, à tour de rôle, comme des témoins à la barre d'un tribunal, entreront en scène pour donner leur propre interprétation du geste de Simon. Quitte à se contredire mutuellement... Perlman prend un malin plaisir à brouiller les cartes, dans un imbroglio vertigineux où chacun de ses personnages secoue le kaléidoscope d'une vérité introuvable, en accumulant malentendus et quiproquos, équivoques et rebondissements. Autant de pistes, autant de mystères dans un roman tout en trompe-l'œil, tout en pirouettes. Et tellement bien ficelé qu'on s'y laisse embobiner sans broncher.

Publié en Australie en 2004, Ambiguïtés est le second roman de Perlman. Avant, pour son tour de chauffe, il avait signé Trois Dollars (Three Dollars), qui n'est pas un livre à quatre sous même s'il n'éblouit pas autant que l'autre. Là encore, il y aura des entourloupettes et des astuces de construction assez surprenantes. Avec une certaine Amanda dans le rôle du deus ex machina: tous les neuf ans et demi, très exactement, cette femme un rien fatale va sortir de sa boîte, telle une diablesse, et se mêler - parfois pour le pire, parfois pour le meilleur - des affaires du héros, Eddie, un ingénieur chimiste pas très gâté par la vie. C'est cette vie qu'il déroule devant nous, comme un tapis mité, entre l'adolescence et - trente ans plus tard - cette séance de tabassage dans une rue de Melbourne, lorsque cinq skinheads défoncés lui tomberont sur le paletot à coups de battes de base-ball. Comme par hasard, Amanda sera là, envoyée par le Ciel pour lui offrir une caresse providentielle en attendant l'arrivée de l'ambulance...

Leur première rencontre remonte à l'enfance, mais la fillette était trop riche, trop blonde et trop belle pour qu'on permette à Eddie de la fréquenter. Puis il fera ses études d'ingénieur afin de ressembler au père d'Amanda, encore elle, avant d'épouser une autre femme. «Ce fut un petit mariage, il n'était que petit, d'une petitesse misérable», dira-t-il. C'est ainsi que se fabriquent les anti-héros, et Perlman ne tardera pas à jeter le sien à la poubelle: licencié de son job par un individu qui a fort bien connu Amanda - autre coïncidence bizarre! - Eddie se retrouvera sur le trottoir avec quelques sacs plastique et trois dollars en poche, en compagnie des SDF du quartier. Et d'une meute de skinheads prêts à le laisser sur le carreau...

Tout ça est habilement mené, humour noir en prime. Au récit d'une dégringolade sociale, Perlman ajoute une critique mordante du capitalisme sauvage qui transforme la machine économique en laminoir humain. «Comment sait-on qu'on est sur la route qui conduit à s'asseoir un jour contre un distributeur de billets de banque pour se réchauffer les reins?» demande le malheureux Eddie. On connaît la réponse: c'est le sort des âmes trop tendres, comme la sienne. Cela ne pardonne pas, et les anges gardiens vous tournent alors impitoyablement le dos, même s'ils s'appellent Amanda.