Bizarre, la vie à l’heure du nouveau coronavirus. Les images qui nous arrivent de Chine montrent un pays dont le quotidien est bouleversé de fond en comble, pris dans une guerre qui ne dirait pas son nom: mégalopoles en quarantaine, artères désertes (avec parfois un corps abandonné sur le trottoir), visages soigneusement masqués, drones qui mesurent la température corporelle depuis le ciel, où ils exercent une surveillance impitoyable. On se croirait plongé dans le décor d’un roman à la Orwell, comme si les dictatures et les capitalismes des XXe et XXIe siècles n’étaient pas parvenus à épuiser le potentiel dystopique du monde contemporain. Et qu’il fallait une alerte sanitaire de large échelle pour enfin contrôler les existences dans leurs moindres pas.

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L’impact du virus sur les modes de vie est en tout cas impressionnant, peut-être plus encore que les chiffres de la maladie. Au point de faire crier certains au complot. On entend parler d’expérimentations biomédicales à des fins militaires, de scientifiques muselés… Mais ces rumeurs reflètent-elles autre chose que le désarroi provoqué par une crise sans précédent?

Dans L’Epidémie (1993), l’une de ces étranges pièces de théâtre dont elle a le secret, Agota Kristof imagine un mystérieux virus qui pousse tout un pays au suicide. Il n’existe ni vaccin ni traitement capables d’en venir à bout. Dans l’espoir de freiner son inexorable progression, les autorités ont donc dû boucler villes et villages dans une stricte quarantaine, chacun restant cloîtré chez soi.

Disparitions méthodiques

Mais quelque chose ne tourne pas rond. Pourquoi les maisons disparaissent-elles les unes après les autres avec leurs habitants? Et pourquoi les médecins, lorsqu’ils ne sont pas les premiers à succomber, paraissent-ils si résignés devant la progression de l’épidémie? Seuls les pompiers sont encore là pour maintenir un semblant d’ordre, mais c’est depuis le bistrot du village, qu’ils ont transformé en quartier général.

Un jeune homme est arrivé de l’extérieur. Il vient de sauver une inconnue du suicide, qui ne lui en est pas du tout reconnaissante, tant le virus est puissant, et il se heurte vite aux complications administratives que lui vaut son geste. A vrai dire, le sauvetage tourne au cauchemar, presque à la farce. La jeune femme rejette ses avances puis s’évapore dans la nature, le docteur saute par la fenêtre, les pompiers font exploser le dernier bistrot. A l’intérieur de ce monde devenu fou qui se resserre comme un lasso autour des personnages, la vie et la mort ont perdu leurs contours respectifs, les silhouettes échangent leurs formes, les gestes les plus simples n’ont plus de sens.

Rester vivant

Tout s’explique, apparemment, lorsqu’on apprend que la quarantaine n’est rien d’autre qu’une prise d’otage: les autorités peuvent ainsi passer tranquillement de ville en ville et répandre elles-mêmes le virus qui exterminera la population. C’est en effet le moyen qu’elles ont trouvé pour faire place nette afin de permettre la construction d’usines, d’autoroutes, de magasins. Mais cette transformation radicale du monde en bannit aussi la vie.

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D’où le clin d’œil de la belle suicidée, qui réussit finalement à convaincre son sauveteur que se tuer n’est pas une si mauvaise idée: c’est le seul moyen de s’en sortir, et donc de rester vivant. Mais nous sommes au théâtre, et un personnage y survit facilement à sa mort, ne serait-ce qu’en sortant de scène. Espérons donc que les rues spectrales de Wuhan ne soient pas celles de notre futur.


Extrait:

«SAUVEUR. – Et quelles autorités doit-on avertir?
DOCTEUR. – La commission des suicides. Chaque fois qu’il y en a un de sauvé, ça les intéresse.
SAUVEUR. – Et les autres ne les intéressent pas?
DOCTEUR. – Si, si. Ils les examinent tous, pour voir s’ils sont bien morts. Mais ceux qui les intéressent vraiment, vraiment, ce sont les sauvés.
SAUVEUR. – Pourquoi?
DOCTEUR. – Pour leur poser des questions. Aux morts, ils ne peuvent pas.»

(A. Kristof, «Le Monstre et autres pièces», Seuil, 2007)

 

 

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