Spectacle

Un voyage en hiver sur les traces du maître japonais Ozu

Le Genevois Dorian Rossel et sa bande adaptent au Forum Meyrin «Le Voyage à Tokyo» film légendaire, dont ils tirent un spectacle inabouti le soir de la première, beau par intermittence

La vie sur un quai de gare. Le Genevois Dorian Rossel passe pour le conducteur de locomotive le plus emballant de Suisse romande. Qu’il adapte L’Usage du monde de Nicolas Bouvier ou Quartier lointain de Jiro Taniguchi, ce metteur en scène invite le spectateur à boucler son beauty-case – on voyage léger chez Dorian Rossel – et à filer avec lui. Depuis dix ans au moins, on distingue son travail à Lausanne, Genève, Paris. L’artiste, 41 ans, a pris du galon et de l’assurance: il postule d’ailleurs à la direction de la Nouvelle Comédie.

C’est dire si on était excité à l’idée de son Voyage à Tokyo, créé, c’est-à-dire rêvé, au Forum Meyrin, d’après un film d’Ozu qui a marqué des générations de cinéphiles. On l’attendait d’autant plus que la distribution comprend Yoshi Oïda, cet acteur au hiératisme matois qui a tant de fois joué pour Peter Brook. Verdict? Les soirs de première ne sont pas toujours les plus heureux. Mercredi, les acteurs de la compagnie STT – Super Trop Top – étaient encore très verts, en particulier dans une première partie plus habile que virtuose, parfois languissante au point de paraître longue, ce qui est un comble: le spectacle dure une heure et demie, le film s’étend sur plus de deux heures.

Jeu de rôles

Pourquoi cette impression de retard à l’allumage? L’entame est merveilleuse, c’est vrai. Yoshi Oïda, 83 ans, pénètre la fiction à petits pas, accompagné d’Elodie Weber. Devant eux, une scène nue comme pour le kabuki, coiffée d’une succession de pendrillons aux couleurs pastel qui dessinent sa profondeur. Un air de cerisier au printemps vous enveloppe – les musiciens Alex Muller Ramirez et Immanuel de Souza donnent une matérialité entêtante au périple. Yoshi Oïda incarne un père retraité. Elodie Weber joue sa fille d’abord, puis son épouse à la faveur d’un changement d’habit. Le couple a décidé de rendre visite à ses enfants à Tokyo. Cordes et percussions cavalent: nous voici à la capitale, chez le fils, pédiatre.

Ce chapitre de la fable est théâtralement le plus périlleux. C’est celui où il ne se passe rien en surface, où la fracture entre deux mondes, deux âges, se manifeste dans un rougissement, dans un silence prolongé, dans une phrase qu’on ne termine pas. Sur le plateau, Dorian Rossel et sa troupe ne manquent pas d’idées pour habiller ce temps suspendu: les petits-enfants sont des vignettes dessinées sur des panneaux; l’épouse du fils médecin est jouée par un acteur drôlement fagoté dans une jupe de boulevard; les éventails tamisent le malaise. Mais le soir de la première, tout cela était plus anecdotique que réellement signifiant. Dans Quartier lointain, la bande dessinée de Taniguchi, cette même palette de signes faisait merveille, parce qu’elle s’inscrivait aussi dans la veine fantastique du récit. Mais la trame d’Ozu est à la fois plus simple dans sa dramaturgie et plus complexe. Elle oblige les acteurs à une plongée plus intime.

L'étrangeté magnifique de Yoshi Oïda

Est-ce un effet bienheureux du scénario? La seconde partie du Voyage à Tokyo, celle qui commence avec la visite du père et de la mère à leur belle-fille, veuve, celle qui se poursuit avec la mort inattendue de la mère, est autrement plus inspirée. Voyez ce moment où les parents rendent visite à leur bru. Sur la scène, l’actrice Delphine Lanza tient une caisse verte. Elle la retourne vers nous et c’est l’intérieur d’un appartement miniature. Le trio parle alors du défunt, mort à la guerre. Il est là, d’ailleurs, sous vos yeux, ce garçon impossible à oublier, en uniforme qui plus est. Dans cette séquence-là, on retrouve ce qui fait la signature de Dorian Rossel et de sa bande: un goût de la signalétique allié à une intelligence de jeu, à une économie de moyens qui évoque l’art de Peter Brook.

Si ce Voyage à Tokyo revêt soudain une intensité qu’on n’imaginait plus, c’est aussi grâce à Yoshi Oïda, cet artiste aux mille ramifications, qui sans un mot suggère un paysage perdu, la fatigue du jour, le sursaut du crépuscule. Son corps chétif est celui d’un cerisier aux fleurs à jamais envolées, mais entêté dans le vent. Ses mots ont des rudesses d’écorce acariâtre: «Tout s’est passé si vite», dit-il, les yeux ailleurs. A ce moment-là, vous comprenez que vous avez pris le train à votre insu.


Le Voyage à Tokyo, Forum Meyrin, jusqu’au sa 1er octobre; rens. http://www.forum-meyrin.ch/; puis tournée romande, au Théâtre populaire de La Chaux-de-Fonds, du 27 au 30 oct; au Théâtre du Crochetan à Monthey, le 3 nov.

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