André Juillard et Pierre Christin. Le long voyage de Léna. Dargaud, 56 p.

Etrange voyage, étrange femme. Quelle est la mission de Léna, froide et lointaine, perdue et déterminée, loin des aéroports, des téléphones portables et autres signes de la modernité, apprenant des listes de contacts par cœur avant de les brûler, naviguant avec lenteur sur des cargos pourris ou dans des autobus bringuebalants, croisant des individus peu sympathiques qui trimballent les vieux démons de la Stasi, du KGB ou du Baas, pour leur remettre des petits cadeaux d'autant plus inquiétants qu'ils paraissent dérisoires?

Réunis pour la première fois dans ce Long voyage de Léna, deux grands noms de la bande dessinée, André Juillard et Pierre Christin, signent, sur fond de géopolitique proche-orientale, une véritable ode à la lenteur et au silence. Avec une réflexion sur le sens de la vengeance («Pourquoi ai-je accepté de faire ça?»), et sur la légitimité de lutter contre le terrorisme en utilisant les mêmes armes que les terroristes.

Sur ce plan et à d'autres niveaux, ce livre fait écho à un autre album qui avait fait sensation à sa sortie, en 1979, Les Phalanges de l'ordre noir, écrit par le même Christin et dessiné par Enki Bilal. Un groupe d'anciens des Brigades internationales se lançait dans une chasse pathétique et sanglante contre un groupe terroriste composé de vieux phalangistes et fascistes. Leur périple erratique à travers l'Europe de l'Ouest est un peu le miroir de l'itinéraire plus rigoureux de Léna à travers l'ex-bloc de l'Est, parmi «les vestiges d'un monde disparu», usines abandonnées, quartiers décrépits, souvenir des traces de balles et d'obus soviétiques sur les murs de Budapest, avant d'aboutir dans les souks d'Alep, en Syrie, et de «retrouver le monde normal» en s'envolant enfin (s'échappant?) vers l'Argentine et l'Australie.

Sur le plan narratif aussi, on retrouve dans Léna le monologue intérieur, subjectif, off, qui, dans les Phalanges, constituait une réelle nouveauté. Dans les longues plages de silence où Léna est seule, ces récitatifs permettent de ralentir la lecture sans dupliquer l'information du dessin, incitent à s'attarder sur les pages, donnent peu à peu de l'épaisseur au personnage, dévoilent des bribes de pistes.

Et au moment du dénouement, l'origine du monologue bascule, il est repris par un des anciens staliniens conspirateurs réunis à Dubaï pendant que, dans la case centrale de chaque page, Léna dort d'un sommeil tendu dans le 747 vers Sydney. Cases encore plus silencieuses si c'est possible, jusqu'à cette explosion qui confirme que la sorte d'indolence du voyage n'était que de surface: «Tout était paisible... tout était précaire», récitait Léna après avoir longuement nagé dans la mer Egée. «Cette espèce de sérénité, de tranquillité qui correspond d'ailleurs à mon tempérament masque en fait le caractère violent de sa mission, note Juillard. Mais les meilleurs romans d'espionnage ne se passent-ils pas essentiellement à attendre et observer?»

D'où aussi ce rythme totalement inusité dans la bande dessinée, sans action ou presque, sans cavalcades: «C'est un peu la façon dont je voyage moi-même, dit Pierre Christin, lentement, en traversant comme Léna la mer Noire en bateau, avec cette impression que le paysage vient vers vous et non le contraire.» Le dessin lumineux de Juillard donne même l'impression d'un voyage immobile, d'un temps suspendu, comme si les images du quartier retiré de Berlin-Est où se font oublier les anciens dignitaires du régime, du delta du Danube ou du port décati de Trabzon, l'ancienne Trébizonde, étaient projetées derrière le personnage omniprésent de Léna, à travers le cadre-écran de multiples fenêtres et hublots. L'élégance raffinée et un peu hiératique du trait, qu'on ne peut s'empêcher de relever quand on parle de Juillard au risque de se répéter, accentue cette impression, trompeuse puisqu'il est ici question de tortueuses menées contre une paix enfin envisageable au Proche-Orient et de vieilles rancœurs de la Guerre froide mises au service des nouvelles formes du terrorisme contemporain.

Si, malgré quelques fils d'intrigue un peu tirés par les cheveux, ce livre est si séduisant et réussi, c'est que Christin a écrit son scénario spécifiquement pour Juillard, dont il adore la retenue dans sa «direction d'acteurs», et il s'est senti «porté» par la confiance qu'il avait dans son dessinateur. Au point que l'un et l'autre ont très envie de réutiliser leur personnage de Léna, ce qui n'était pas prévu au départ.