Le 21 août 1952, dans la matinée, un homme de 54 ans s’effondre sur la place de l’Hôtel-de-Ville d’Yverdon. Il succombe à une crise cardiaque. Il vient de visiter l’exposition consacrée à Antoine Bourdelle (1861-1929), l’un des artistes les plus influents du début du XXe siècle, auteur de nombreuses sculptures destinées à l’espace public. L’homme qui vient de mourir est peintre. Il s’appelle Georges Dessoulavy (1898-1952). Il fait partie d’une génération d’excellents artistes suisses romands aujourd’hui presque oubliée. Pourtant, des milliers de voyageurs passent tous les jours devant ses grandes fresques dans le hall des gares de Neuchâtel et de La Chaux-de-Fonds. Couleur douce et harmonie séduisante à Neuchâtel; rigueur et construction à La Chaux-de-Fonds. Des œuvres si différentes, séparées par moins de vingt ans, qu’il est difficile de se persuader qu’elles ont été réalisées par le même homme.

C’est pourtant le même. Georges Dessoulavy formé d’abord à La Chaux-de-Fonds par L’Epplatenier ou par Le Corbusier, ensuite à l’Ecole d’art de Genève, enfin à Paris, dans les nombreuses académies où sont passés la plupart des peintres helvétiques de l’époque. Dessoulavy a été enseignant, il a initié de nombreux débutants du canton de Neuchâtel. Pendant longtemps, il a excellé dans un style figuratif bien brossé, bien composé, au fait des maîtres du XIXe siècle, de Courbet aux impressionnistes et à Puvis de Chavanne (1824-1898), un virtuose de la peinture murale dont l’influence a été aussi considérable que celle de Cézanne, mais qui a été éclipsé par le succès de la révolution moderne. Trop symboliste, trop clair, trop lié à la tradition.

Quand il décore la gare de Neuchâtel à la fin des années 1930, Georges Dessoulavy a encore un pied dans le XIXe siècle. Ses quatre fresques célèbrent le lac de Neuchâtel, le Doubs, les loisirs et la villégiature; mais aussi, peut-être la plus belle des quatre, la vie quotidienne des pêcheurs avec leurs filets dont la semi-transparence a si souvent attiré l’attention des peintres. L’univers de Dessoulavy est doux, encore promis au plaisir, comme celui des artistes de la deuxième partie du XIXe qui célébraient une société en train de naître grâce à l’industrialisation, avec de nouvelles catégories sociales accédant à une certaine aisance, cette «nouvelle classe de loisir» étudiée par le sociologue américain Thorstein Veblen au début du XXe siècle. L’industrialisation côté bonheur, où les travailleurs sont de merveilleux pourvoyeurs de plaisir et sont sommés d’être heureux. Un monde fécondé par l’industrie dont l’industrie est absente.

Entre les fresques de Neuchâtel et celle de la gare de La Chaux-de-Fonds, que Dessoulavy exécutera entre 1950 et 1952 alors que sa santé vacille, il y a des différences notables. Première différence, le style et la construction. Dessoulavy est entré dans le XXe siècle. Les lignes, le fractionnement des surfaces, une nouvelle conception de la figuration qui a pris note du cubisme, du constructivisme, de la naissance de l’abstraction. Deuxième différence, l’industrie. Elle est là, avec cet atelier et ces ouvrières dans une usine d’horlogerie, une réussite dans son genre. Mais toujours le même édénisme, la même fête des loisirs, et l’espoir d’un monde heureux. Peut-être ne fallait-il pas troubler les voyageurs, leur figurer la vie comme promesse puisque le voyage en est une.

A partir du milieu du XIXe siècle, le destin du train et celui de la peinture sont liés. Toute gare qui se respecte veut faire valoir son importance avec une architecture et un décor spectaculaires. Mais ce lien ne s’arrête pas au déploiement des symboles ferroviaires. Depuis la Renaissance, la peinture est un art urbain dont les artisans travaillent dans les villes même si leurs voyages ont une fonction formatrice. Le va-et-vient commence réellement au début du XIXe siècle. Il s’amplifiera et s’imposera comme un impératif thématique et stylistique à partir de la naissance des trains. La révolution picturale accompagne la révolution des transports. De Neuchâtel à La Chaux-de-Fonds, les fresques de Dessoulavy racontent l’histoire d’amour entre la peinture et les chemins de fer.