Il déboule en déversant un flot de paroles, anticipant les questions, bousculant les mots. Frédéric Ciriez publie aux Editions Verticales un premier livre très réussi, Des Néons sous la mer. C'est la chronique, en 2014, de la vie à bord d'un bordel autogéré, installé dans un sous-marin rescapé de la casse. Il dit l'avoir écrite car «il aime bien rigoler».

S'il fait beaucoup rire, ce «roman marin» explore des profondeurs plus troubles qu'il n'y paraît. Dans le texte qu'il a préparé pour le public de la Villa Gillet, à Lyon, rencontré la semaine dernière, l'auteur évoque «une fiction discrètement placée sous les auspices de Gérard de Nerval - une fantaisie, voire une chimère». «Il n'y a pas d'écriture sans dépression», dit-il aussi quand on évoque les «petites tempêtes lyriques» qui agitent son roman.

Mais le romantisme est tenu en bride par la multiplication des registres et des points de vue: «un vrai bordel d'écriture», dit Frédéric Ciriez. Mais un bordel très organisé: si le premier jet coule facilement, le travail de correction en freine le débit sans gommer l'évident plaisir d'écrire.

L'auteur a publié un livre d'entretiens autour de l'enseignement avec Pierre Bergounioux, Ecole, mission accomplie (Les Prairies ordinaires). Un premier roman tournait autour du thème de l'exhibitionnisme. Il a été refusé, il y a dix ans. Aujourd'hui, Frédéric Ciriez s'en félicite.

Pas pressé non plus d'en publier un autre, que cet ancien étudiant en linguistique veut se donner le temps de polir. En attendant, lui, qui a quitté l'enseignement, gagne sa vie en écrivant des chroniques de livres sur Internet. Et c'est à l'âge de 37 ans qu'il fait son apprentissage de jeune auteur avec ce que cela implique de malentendus: on l'invite à la télévision pour donner son avis sur la prostitution, quand son livre est une fiction romantique et savante, un jeu sur les styles, pas du tout un propos autorisé sur une question sociale.

Mais pourquoi le bordel? «Pour revisiter un lieu commun. Les arts, la peinture, la photographie, la chanson, le cinéma s'en nourrissent. C'est un haut lieu de la littérature. J'aime bien les auteurs décadents, Jean Lorrain, Pierre Louÿs (La Femme et le pantin), Marcel Schwob qui ont largement traité le thème, les Latino-Américains, Vargas Llosa, Rivera Letellier. Et Albert Cossery, Jean Genet... Aussi Grisélidis Réal, auteur magnifique, qui parle de l'intérieur du métier. Mon livre n'est pas un essai ou un manifeste sur la question sociologique de la prostitution. Je ne prends pas parti. Le bordel engage beaucoup de significations. J'ai juste voulu montrer une petite communauté de personnes, jugées souvent irresponsables, qui prend joyeusement en main son organisation juridique, économique, sociale. Et aussi signaler l'obscénité de la parole masculine qui s'autorise à dire n'importe quoi aux prostituées. J'ai joué des registres de langage, faisant entendre les «langues de pute», à travers les vies des pensionnaires d'Olaimp. Je me suis entretenu avec plusieurs d'entre elles mais ce n'est pas une enquête. Juste une petite utopie libertaire qui fonctionne en marge de la logique capitaliste.»

Un bordel, donc. Mais pourquoi dans un sous-marin? Pour l'histoire familiale sans doute: une enfance de port en port, sur la côte atlantique, suivant les affectations du père, fonctionnaire de l'Administration des affaires maritimes. Un grand-père fusilier marin, «un vrai dur», un furieux, tendre avec les siens.

Frédéric Ciriez vit à Paris mais on sent que la «lumière de morphine» qui baigne le rivage et tout ce qui grouille et prolifère sous les vagues rieuses est très présente.

La ville bretonne de Saint-Brieuc est triplement célébrée: Patrick Dewaere, dont le fantôme hante le roman, y est né. Deux philosophes s'y sont donné la mort: Jules Lequier et Georges Palante, deux penseurs de la liberté, chers à l'auteur. C'est à Paimpol, sa ville natale, dont il connaît l'envers et l'endroit, qu'il a ancré Le Fascinant: «C'est le Vaisseau fantôme, le château des romans gothiques, un huis clos asocial, une arche de Noé.» Il s'est amusé à inventer à ce «stigmate des grands fonds» une histoire scabreuse très bien documentée par des notes en bas de page d'une rigueur pseudo-scientifique, réjouissant pastiche des thèses hypertrophiques. «J'écrivais le livre en 2006, quand LeClemenceau errait entre l'Inde et la France, c'était un drôle de contrepoint. J'ai donné au sous-marin un nom qui renvoie aux appellations triomphantes: Le Vigilant, Le Terrible. L'étymologie - fascinus, en latin membre viril - ne m'est curieusement apparue qu'après», dit cet ex-prof de lettres qui sature son texte de références plus ou moins cryptées.

Frédéric Ciriez aime la pensée vécue comme émotion, l'hypertrophie du langage. A l'absurdité du monde, il répond par l'excès de parole. «Mon enfance s'est déroulée entre la maladie de mon père et la folie de mon frère», dit-il en passant. Le premier est mort quand il avait 11 ans, l'autre est enfermé dans la schizophrénie. «Il faut une certaine asocialité pour écrire. J'ai une conception anarchiste de l'œuvre, de petites explosions comme Félix Fénéon en provoquait avec ses nouvelles en trois lignes.»