L’affiche qui fleurit sur les murs de Lausanne est merveilleuse. Elle ouvre les portes de l’imaginaire, ramène des amis perdus de vue, ravive l’émotion ressentie jadis en découvrant un nouveau Tintin à la devanture de la librairie. Elle annonce une grande exposition, organisée sous l’égide de BD-FIL, Les aventures de la ligne claire . Soit «un regard d’exception sur un langage graphique de légende», celui d’Hergé en personne.

L’affiche a été conçue par Exem. Normal: le dessinateur genevois se pose depuis près de trente ans comme l’un des émules les plus inspirés et les plus talentueux d’Hergé. Il a passé une quinzaine de jours à chercher une idée avant que la lumière se fît: Tintin au Tibet! Un chef-d’œuvre traduisant l’obsession du blanc, une quête de pureté coïncidant avec l’apogée de la ligne claire

Exem réinvente la couverture de l’album. Avec, dans le rôle du guide Tharkey, Jiggs, parce que George McManus, influence revendiquée, a montré la voie à Hergé. Bécassine se substitue à Tintin, renvoyant à une anecdote apocryphe: accusé de plagiat par Hergé, Jijé (Jerry Spring) lui aurait envoyé un dessin démontrant en trois images que la bonne bretonne, affublée d’une houppette plutôt que d’une coiffe, était le portrait craché du petit reporter…

Enfin, à la place de Haddock, on trouve Mortimer. Cette position en première ligne revient d’office au personnage de Jacobs, ami et collaborateur d’Hergé. Autour d’eux se presse une ribambelle de témoins de la ligne claire à travers les âges. Le panorama montagneux est celui des Alpes savoyardes vues depuis Lausanne. Les empreintes de l’abominable homme des neiges sont effacées devant une élégante courbe, quintessence de la ligne claire. Ce liseré (ascendant?) a-t-il été dessiné par le yeti en monocycle? Exem y voit une trace de doigt laissée par quelque être supérieur… Dieu? Hergé?

Hergé est la référence ultime en matière de ligne claire. Toute l’exposition tourne autour de lui, mais il s’y fait rare car les ayants droit veillent jalousement sur son œuvre. Mise sur pied par Jean-Marie Derscheid, expert en bande dessinée, et Ariel Herbez, collaborateur du Temps, avec le concours du Fonds patrimonial de la bande dessinée de Lausanne, Les aventures de la ligne claire approche le «style hergéen» à travers des documents extraordinaires, planches et dessins originaux – Bicot, la Famille Illico, Benjamin Rabier, Blake et Mortimer, Alix… –, qui dessinent un vaste réseau de filiations et d’influences.

Hergé (1907-1983) faisait de la ligne claire sans le savoir. C’est en 1977, dans le catalogue de l’exposition Tintin à Rotterdam, que l’expression «Klare Lijn» apparaît pour la première fois, sous la plume de Joost Swarte. Selon le dessinateur hollandais, elle désigne «une manière de dessiner qui implique les principes suivants: les surfaces sont délimitées par une ligne d’épaisseur constante, avec des contours francs, mises en couleur par aplats, sans ombrages ni hachures». On peut rajouter que cette esthétique bannit les ombres et privilégie les phylactères rectangulaires

La ligne claire, c’est l’enfance de l’art. Elle semble facile. En fait, cette épure est issue d’un long travail de décantation, elle émane du chaos. «Je dessine furieusement, rageusement, je gomme, je rature, je fulmine, je surcharge, je m’acharne, je jure […]. Il arrive même parfois que, à force de revenir sur une attitude, je perce le papier», expliquait Hergé. Du fouillis des crayonnés, le dessinateur, à l’aide de calques, choisissait le meilleur trait, le plus souple, le plus expressif, le plus simple.

«La plus claire et la plus logique des grammaires», selon le critique Pierre Sterckx, assure lisibilité, élégance, confort de la lecture. Dans Hergé ou Le Secret de l’image, Pierre Fresnault-Deruelle estime que ce style repose sur une sorte de gageure: «Faire en sorte que l’approche du Secret, qui suppose les équivoques de l’ombre, soit l’objet de démonstratives et «brillantes» images, sans que celles-ci, toutefois, perdent de leur mystère!» Pour cet érudit, les images de l’exotisme et de la quotidienneté peuvent «commuter sans déperdition fantasmatique».

En deçà de la glose, le cerne à l’encre noir est consubstantiel à la bande dessinée. Au XIXe siècle, Rodolphe Töpffer établit déjà la prééminence du trait sur la couleur ou le volume. L’essor du 9e art est indissociable des progrès de l’imprimerie. La ligne claire est liée aux contraintes de la reprographie: trop épais, les traits s’empâtent, trop fins, ils disparaissent. Hergé assimile rapidement ces nécessités pour définir un style, érigé en dogme lorsqu’il sera directeur artistique du Journal de Tintin. Un tantinet dictatorial, il force ses collaborateurs à adopter sa manière. «J’aime le lavis, le fusain et le crayon. Voilà une façon de dessiner qui m’intéresse beaucoup plus que la discipline de la bande dessinée, qui m’est imposée par le mode de reproduction. Je déteste la plume!» tempête l’auteur de Blake et Mortimer dans La Damnation d’Edgar P. Jacobs (Seuil/Archimbaud).

L’intervention de Joost Swarte en 1977 réhabilite Hergé, que l’après-mai 68 taxait de ringard et de facho. Le Hollandais se pose en apôtre d’une nouvelle ligne claire, ajoutant à la lisibilité narrative de Tintin, une tonalité rock’n’roll, des motifs d’esthétique industrielle et une bonne dose de délire.

Il entraîne une frénésie revivaliste dont l’épicentre se situe à Paris, du côté de Métal hurlant, où se déchaînent de jeunes auteurs comme Yves Chaland, Ted Benoit, Serge Clerc, évoluant entre parodie et hommage. A la même période, les gens qui ont appris à lire avec Tintin sont actifs sur le marché du travail. Leurs agences de pub recourent abondamment à la ligne claire, séduisante et facile à décrypter.

Cette effervescence est aujourd’hui retombée. Profitant des progrès de la reprographie et du développement de l’informatique, les dessinateurs ne sont plus soumis à la dictature du cerne noir. Mais certains, comme le génial Chris Ware, saluent en Hergé un maître et perpétuent son graphisme. Selon Exem, la ligne claire est «un truc bouclé et en même temps complètement ouvert. Il y aura toujours des dessinateurs pour y revenir. Elle continuera à exister, comme le Don Quichotte de Borges, réécrit à la virgule près.»

Jean-Marie Derscheid brandit une planche de Moebius. Mais où est la ligne claire chez ce maître de la hachure et du clair-obscur? «La ligne claire, elle est là où on veut bien la trouver», affirme le commissaire de l’exposition. Car, comme le souligne Ariel Herbez, «il n’y a rien de moins clair qu’une définition de la ligne claire».

Les aventures de la ligne claire. Lausanne. Espace Arlaud. Jusqu’au 23 septembre.

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Hergé

«La ligne claire,ce n’est pas seulement le dessin, c’estégalement le scénario et la techniquede narration»