On l’a oublié, mais les Pieds Nickelés, à leurs débuts, étaient quatre: Croquignol, Filochard, Ribouldingue et sa femme, la négresse Manounou. Bonne nouvelle pour les amateurs de fric-frac nasebroques, le quatuor s’est réincarné outre-Manche en la personne de Robbie, Rhino, Albert et Mo. Des losers de première catégorie: kleptomane, Mo s’est fait serrer pour le vol d’un perroquet (la queue dépassait du sac…); les autres, sous l’effet de la boisson, ont fait les zouaves sur un quai de gare ou compissé quelque statue d’une ganache de l’Empire britannique… Ils sont condamnés à des travaux d’utilité générale.

Quand on pense à Ken Loach, figure de proue du réalisme social anglais, l’humour n’est pas la première qualité qui vient à l’esprit. Depuis 1967, le cinéaste a filmé sans relâche la réalité des banlieues, des prolétaires, des immigrés, des chômeurs, débusquant la solitude, l’alcoolisme, le désespoir. Raining Stones, titre d’un de ses films les plus emblématiques, ce sont les «tuiles qui tombent» sur la tête des laissés-pour-compte. Pourtant, même dans les moments les plus noirs, l’humour, cette politesse so british, ne perd pas ses droits. Qu’on se souvienne des racailles et glandeurs de Riff-Raff, débordant d’une joyeuse énergie.

La Part des anges opte délibérément pour le rire. «Par pur esprit de contradiction», sourit Ken Loach. Il relève qu’à la fin de l’année dernière, le nombre de jeunes chômeurs anglais a dépassé le million. Il a voulu évoquer cette génération sans perspective professionnelle, condamnée à une vie de petits boulots aléatoires. Sweet Sixteen se terminait de manière tragique; placés dans un contexte tout aussi désespéré, les jeunes personnages de La Part des anges peuvent connaître des situations drôles et trouver une échappatoire.

Robbie (joué par Paul Brannigan, un non-professionnel issu des quartiers défavorisés de Glasgow) a un casier judiciaire plus chargé que ses camarades des TIG. Sous l’emprise de la coke, il a naguère tabassé un passant, lui laissant de graves séquelles, ce qui lui a valu 2 ans de prison. Jugé pour une nouvelle bagarre, il risque gros. Comme son amie Leonie est enceinte, le juge se montre clément. Mais la vie est sans pitié pour lui. Le père de Leonie lui casse la gueule, ses ennemis veulent sa peau. Il se fait traiter de «crapule sans intelligence», de «parasite», de «merde».

Lorsque l’éducateur l’emmène avec ses amis visiter une distillerie de whisky, Robbie se découvre un don: un goût et un odorat subtils lui permettant de distinguer les fragrances de tourbe, de varech et d’iode dans les purs malts. Pour la première fois, sa vie prend un sens.

Robbie et sa bande apprennent que dans les Highlands se prépare la vente aux enchères d’un fût de whisky rarissime. Ils se mettent en tête de le voler. C’est Mission: Impossible avec les moyens du bord. Des kilts pour se faire passer pour des Ecossais traditionnels, dix mètres de tuyau d’arrosage pour siphonner le nectar…

La Part des anges emprunte au cinéma américain la structure du film de hold-up – et raille l’Amérique à travers la figure du richissime béotien acquérant pour plus de 1 million de livres le fût de Malt Mill dont il est incapable de goûter les prodigieuses nuances. Millimétrée, la mise en scène soulève des rugissements de rire libérateurs, liés à la candeur d’Albert («C’est qui ce fucking Einstein?»), à sa prodigieuse maladresse, à l’absurdité d’une société qui ne fonctionne plus. Le ton enjoué n’enlève rien à une certaine gravité, liée aux antécédents de Robbie, aux difficultés qu’il a à s’arracher à la malédiction de la violence.

La part des anges, c’est les 2% d’alcool qui s’évaporent des tonneaux. C’est aussi ce qui revient au Pieds Nickelés de Glasgow: un peu d’argent, la possibilité pour Robbie de travailler dans une distillerie et, last but not least, une estime de soi retrouvée. Ultime ironie: le whisky, dans lequel les chômeurs sont censés se noyer, est ici le coup de l’étrier.

«La Part des anges» opte délibérément pour le rire, «par pur esprit de contradiction»