cinéma

Un yodel qui retentit jusqu’en Chine

«Die Wiesenberger» évoque un club de yodleurs nidwaldien tiraillé entre tradition et show-biz. Ce faux «Heimatfilm» s’interroge sur le sens du succès

Depuis que Fredi M. Murer lui a donné la parole par le documentaire (Wir Bergler…) et la fiction (Höhenfeuer), le paysan de montagne hante le cinéma suisse. Cette figure ancrée dans le granit de la tradition est au cœur de nombre de films récents: Das Erbe der Bergler, d’Erich Langjahr, Bergauf, Bergab, de Hans Haldimann, Der Verdingbub, de Markus Imboden, Combats de reines, de Nicolas Steiner… Die Wiesenberger, de Bernard Weber et Martin Schilt, reconduit le héros aux mollets noueux, mais sans souscrire aux mythologies nationalistes.

En temps de crise, la tendance est au repli sur les valeurs ancestrales. L’actuelle vogue du Heimatfilm corrobore ce besoin de réduit alpin. En janvier dernier, aux Journées de Soleure, où, selon Bernard Weber, il y avait «overdose de films de vaches», Die Wiesenberger a remporté le Prix du public. Pourtant, on n’est pas «dans le petit Heimatfilm sympa que tout le monde aime bien». Les coauteurs du film, domiciliés à Zurich, portent un regard de citadins sur la Suisse primitive et introduisent une touche d’ironie.

Le documentaire s’ouvre quand le soleil annonce un brillant réveil sur un petit lac aussi limpide que le ciel qu’il reflète. Un chant s’élève dans le panorama sublime. Cette image de calendrier s’efface aussitôt devant la réalité rugueuse du monde agricole, le cochon qu’on mène à l’abattoir. «On ne peut pas faire un truc idyllique où tout est beau comme en 1900», explique Bernard Weber. Le yodel s’élève dans des paysages grandioses; il retentit aussi dans les couloirs de la maternité pour saluer la naissance d’un petit bouèbe. Il est archaïque et contemporain.

Les deux documentaristes voulaient faire un film sur les chorales. Ils ont cherché à travers toute la Suisse avant de tomber sur ce club de yodleurs de Wiesenberg, dans le canton de Niedwald, soit le berceau de la Suisse, creuset fantasmatique du conservatisme et de la xénophobie. Or, l’approche musicale des chanteurs de Wiesenberg s’avère audacieuse. Sans être des rebelles, ils ont osé inscrire des chansons pop à leur répertoire. Cette effronterie a été ressentie par certains comme une trahison. Pourtant, comme philosophe l’un d’eux: «Ma vache ne broute pas toujours le même coin du pré.»

Naguère objet de dérision, le yodel révèle depuis quelques années sa puissance, sa profondeur, voir Heimatklänge, de Stefan Schwietert, qui plonge dans l’âme granitique des Alpes à travers trois figures du yodel progressiste. Ce blues alpin, ce chant monté de l’âge de la pierre véhicule des énergies prodigieuses. Si la cheffe du chœur n’a pas connu de burn-out après trente ans dans l’enseignement, c’est à ce chant, «comme une méditation, comme une prière», qu’elle le doit. Bernard Weber évoque cette scène où la chorale, dispersée aux quatre coins de l’église, psalmodie «Komm» («Viens»): ce vocable vibre comme le «om» des mantras.

Le yodel émane de façon naturelle des Bergler. Il traduit les joies et les peines, exprime des émotions que les chanteurs professionnels dissimulent derrière leur technique. Un vétéran explique, les larmes aux yeux, la joie qu’il a ressentie en dialoguant avec une cloche qui sonnait. Il évoque aussi le chant d’adieu entonné lorsque sa femme est décédée et que la mélancolie lui a «déchiré le cœur». Ni statues de cire dans le musée de la Suisse éternelle, ni suppôts de fantasmes obsidionaux douteux, les Bergler chantants de Wiesenberg apparaissent comme des frères humains.

Ils remportent le concours Schweizer Hits à la télévision. Ils vendent plus de disques que Lady Gaga et Rihanna… Ils sont invités à se produire à Shanghai, dans le cadre de l’Exposition universelle de 2010. Le film ne succombe pas aux attraits des success stories qu’Hollywood chérit. La gloire perturbe le groupe. Des tensions apparaissent. Certains craignent de perdre leur âme en Chine, d’autres rappellent qu’ils sont d’abord agriculteurs. L’on vote, et c’est en formation réduite que les Wiesenberger partent à Shanghai. «Il y a 150 émissions de Music Stars et toutes ces cochonneries. Nous avons eu la chance de pouvoir raconter le contraire. Une ode à l’amateurisme, se réjouit Bernard Weber. Tout le monde veut être célèbre. Pas les yodleurs de Wiesenberg. L’argent ne les préoccupe pas.» Cette modestie n’est-elle pas un trait plus authentiquement suisse que les bretelles brodées d’edelweiss? «Il faut se contenter de ce qu’on a. Même si c’est peu», dit un des pâtres qui ont boudé Shanghai. Ce discours exprime moins l’immobilisme que la sagesse.

VV Die Wiesenberger (No Business Like Show Business/Une Chanson pour Shanghai), de Bernard Weber et Martin Schilt (Suisse, 2012). 1h26.

Ils remportent le concours Schweizer Hits à la télévision, vendent plus de disques que Lady Gaga

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