Il s’est constitué dans l’Amérique du XIXe siècle, durant l’âge d’or ferroviaire. Pour autant, le chemin de fer clandestin n’avait ni rails ni stations: ce nom de code désignait en réalité un réseau de routes et refuges secrets mis en place par les abolitionnistes, grâce auquel des milliers d’esclaves afro-américains ont pu s’échapper vers le Nord, les Etats libres et le Canada.

Et si cette locomotive salvatrice avait réellement circulé sous terre? Dans son roman Underground Railroad, publié en 2016 et lauréat du Prix Pulitzer fiction l’année suivante, l’auteur Colson Whitehead filait la métaphore en imaginant un vrai train fumant. Celui qui emmène Cora, esclave fuyant sa Géorgie natale. Destination inconnue, itinéraire brutal, à travers des terres déchirées par la haine.

Lire aussi: Colson Whitehead: «Je suis un drogué d’informations»

Adapter en série cet exode, cette sombre odyssée américaine, la tâche était de taille. Même pour Barry Jenkins à qui l’on doit Moonlight, Oscar du meilleur film en 2017. Investi de la responsabilité de rendre justice à l’œuvre ainsi qu’aux traumas du passé, le réalisateur et scénariste s’est donné les moyens de ses ambitions: dix épisodes d’une heure en moyenne, 450 pages de script, 116 jours de tournage coûtant jusqu’à 1,5 million de dollars chacun. Mais il fallait avant tout une bonne dose de finesse pour raconter l’innommable sans frémir, et montrer l’inconcevable sans voyeurisme.

Les plaines brûlées du Tennessee

Mise en ligne sur Amazon Prime la semaine dernière, Underground Railroad fait tout ça à la fois, nous embarquant pour un long périple qu’on suit les yeux écarquillés et le souffle court. On retrouve la jeune Cora (Thuso Mbedu), abandonnée par sa mère dans une plantation de coton où les punitions se muent en sévices – il faut voir les maîtres siroter leur thé sur fond de claquements de fouet, ou imposer une supervision des «accouplements et pratiques de reproduction»…

Avec un rebelle, nommé Caesar, qui la convainc de s’enfuir, elle rejoint le fameux convoi souterrain. Pas assez vite, pas assez loin pour semer Arnold Ridgeway (Joel Edgerton), «chasseur d’esclaves» qui se lance à ses trousses la rage au holster.

Chaque épisode ou presque marque une étape de la course de Cora. Le refuge inespéré de la Caroline du Sud, qui cache derrière son paternalisme envers les Noirs une vérité bien plus terrible. La Caroline du Nord, gangrenée par le fanatisme religieux où les personnes de couleur, esclaves et affranchis, sont pendues sans distinction. Ou les plaines brûlées du Tennessee que la vie semble avoir abandonné. «Comme l’impression qu’il n’y a pas de réel lieu où se réfugier, que des endroits à fuir», résume Cora.

Une psychologue à plein temps

La route est jalonnée de souffrance, mais pas seulement. Si elle vise le réalisme historique d’un Twelve Years a Slave (2013), Underground Railroad y superpose une couche fantastico-onirique. Des scènes suspendues (un guichet de gare rêvé, les mirages d’un crépuscule), qui offrent autant d’échappatoires que de fenêtres sur la psyché de Cora. Les caméras de Jenkins et de James Laxton, son directeur de la photographie fétiche, composent ainsi des tableaux à la fois empathiques, lumineux et sublimes.

Une esthétique virtuose qui coexiste avec l’horreur. Depuis l’arrivée en nombre de fictions d’épouvante traitant du racisme ces dernières années (des films de Jordan Peele au récent Them, sur Amazon Prime), les scènes de violence contre des personnages noirs sont sujettes à controverses. Atrocités nécessaires ou torture porn malsain? Underground Railroad n’en fait pas l’économie, refusant de détourner le regard – à tel point qu'une psychologue a été engagée à temps plein sur le tournage. Mais elles ne semblent jamais gratuites et les personnages bien plus que la somme de leurs douleurs.

Lire aussi: «Them», l’horreur a une couleur

Savant narrateur, Barry Jenkins prend son temps pour offrir à chacun d’eux une consistance, une complexité – même au terrible chasseur d’esclaves. Particularité: le récit est ponctué de portraits filmés, les protagonistes fixant la caméra, immobiles… retrouvant ainsi leur humanité. L’humanité qui suinte du visage magnétique et sans âge de Thuso Mbedu, tout comme la résistance et l’espoir, survivant à chaque impact. A l’image des graines de gombo que Cora garde contre son cœur durant tout le voyage, promesses minuscules qu’ailleurs, une vie est possible.


«Underground Railroad», série en 10 épisodes de 55 min environ, sur Amazon Prime