L’affiche du 47e Montreux Jazz Festival est une prouesse de niches cumulées, de grands porteurs aux charmes intacts, de vieilleries kitsch, de rock dur et, oui, de jazz. Après le coup de Prince pour trois soirs, c’est Leonard Cohen, en deux concerts, qui ouvre cette édition. Rien à redire de cette annexion patrimoniale, elle correspond à l’ADN montreusien. Des légendes font ici ce qu’elles ne peuvent faire ailleurs.

On n’annoncera pas pour la énième fois le retour du jazz à Montreux. Mais il n’est plus cette fois réduit à quelques invités de marque. Kurt Rosenwinkel, Avishai Cohen, Vijay Iyer, l’impérieuse Coréenne Youn Sun Nah, José ­James, Chucho Valdés, Charles Lloyd avec Zakir Hussain et le phénoménal pianiste de La Nouvelle-Orléans Jonathan Batiste: le swing se décline cette année dans ses formes les plus contemporaines et audacieuses. Même si la présence de David Sanborn ou de George Benson, de vrais habitués, rappelle surtout que le festival ne veut se couper d’aucun public.

Frapper à toutes les portes, donc. Celles des géants qui voudront, cette année particulièrement, être à la hauteur de l’ancien patron qui a déserté: Wyclef Jean qui portait Claude Nobs sur ses épaules il y a deux éditions, Sting, ZZ Top, Ben Harper.

Une nouvelle dynamique

Le nouveau boss est fier d’avoir convaincu Kraftwerk et ses syncopes robotiques. Il peut être ravi d’avoir volé la marotte lyrique du moment, Woodkid en version symphonique, qui avait déjà bousculé Montreux l’année dernière. Ou encore Rodriguez, mutin de Detroit, ressuscité par un documentaire bouleversant.

Difficile de dire si Montreux retrouve sa nature prescriptrice dans sa nouvelle configuration (davantage de concerts payants, de nouvelles salles), mais la manifestation a de l’ambition. Le Montreux Jazz Lab devrait marquer le ton des nuits urbaines. Cat Power, James Blake et Devendra Banhart, Kendrick Lamar, Alborosie, Black Rebel Motorcycle Club et pour un prix acceptable, de 50 à 60 francs. La soirée Red Bull se brade même, avec l’excellent Flying Lotus, pour 38 francs. Le reste est très cher, notamment le Montreux Jazz Club: au moins 90 francs pour entendre Youn Sun Nah. C’est le pari du confort absolu d’écoute qu’il faudra relever mieux que jamais.

Le Montreux Jazz Festival se réorganise, dans une impulsion voulue par Nobs. L’équipe actuelle prend mieux acte que jamais des transformations de l’industrie musicale. Le partenariat avec Red Bull, une marque qui s’invite avec intelligence dans les événements culturels du monde entier, mais aussi des fidélités assumées: par exemple, avec le label allemand Act, qui distille ses artistes dans l’affiche. Il faudra le vérifier en juin, avec la publication du programme de concerts off, mais Montreux revoit entièrement sa dynamique entre le payant et le gratuit.

Dans l’air du temps

Et surtout, ce qui frappe, c’est l’absence relative de projets spéciaux obèses dont Montreux avait fait une de ses spécialités. Hormis l’hommage à Claude Nobs, mené par l’octogénaire Quincy Jones, qui était forcément attendu et multipliera les pistes, le festival se contente en général de concerts isolés qui répondent davantage à l’air du temps. Il faudra tout de même jeter un œil sérieux sur l’hommage à Nick Drake, mené par Misja Fitzgerald Michel. Aucune révolution, en définitive. Mais le sentiment d’un héritage assumé et d’une reprise en main par un nouveau directeur qui connaît les chiffres autant que les ­notes.