Qui dit Aïda pense forcément au rôle-titre, mais il faut d’autres grands formats vocaux pour cet opéra qui mêle pompe musicale et scènes d’intimité. Vendredi soir, c’est la mezzo-soprano géorgienne Anita Rachvelishvili qui a recueilli un maximum d’applaudissements en Amnéris, lors d’une version concert du blockbuster verdien au Gstaad Menuhin Festival. C’est une voix large, opulente, équilibrée sur l’ensemble de la tessiture, à l’aigu incandescent.

La barre était placée très haut avec le chef italien Gianandrea Noseda aux commandes de l’Orchestre symphonique de Londres et du Chœur de l’Opéra de Turin. Une version concertante suppose qu’il n’y ait pas de mise en scène, or le plateau de concert à Gstaad avait été aménagé avec quelques éléments de décors. De larges colonnes en bois pourvues de motifs égyptiens et de figurines de dieux suffisent à nous transporter dans l’Egypte ancienne.

Cette scénographie, destinée à l’œil plus qu’au jeu des acteurs, s’avère de peu d’utilité pour les chanteurs: ils esquissent deux ou trois gestes, mais ne parviennent pas à incarner la complexité des rapports entre les personnages.

Grandeur épique

Gianandrea Noseda n’a pas son pareil pour imprimer un souffle – on dirait même un «rythme» – épique à l’opéra. Les tempi sont enlevés, il refuse tout alanguissement, il ne traîne jamais. L’ennui est que l’orchestre sonne un peu fort par rapport aux voix, nuisant à l’équilibre global. On perd ainsi certaines subtilités de l’écriture verdienne (notamment dans le duo final, qui aurait mérité d’être joué plus doucement), alors que le tout début de l’opéra, avec ces cordes éthérées, est magnifiquement senti.

Avec Noseda, on est au théâtre, il y a un rythme dans la narration musicale. Et la deuxième partie de la soirée réserve quelques montées d’adrénaline (et de décibels) qui vous embrasent!

La soprano américaine Kristin Lewis a la peau sombre idéale pour camper une esclave éthiopienne (Aïda, donc). La voix présente une chair dense, mais elle n’est pas équilibrée sur tous les registres. Elle est capable de produire de beaux sons dans l’aigu qui, quelques mesures plus loin, sont moins beaux et vacillent… Elle manque un peu de soutien dans le médium, alors que le grave est riche et charnu. Son «O patria mia» réserve quelques moments bien inspirés, mais la technique vocale demeure imparfaite.

Cette prestation inégale tranche avec la constance de Francesco Meli en Radamès. Alors qu’on pouvait craindre que le ténor génois soit trop léger, il parvient à imposer son personnage de général égyptien.

Eloquence du phrasé

L’air d’entrée (le fameux «Celeste Aida») permet d’apprécier la beauté du timbre, l’éloquence du phrasé, même si l’on a connu des Radamès plus vaillants (il a le courage de tenter la note «pianissimo morendo» à la fin de l’air). Mais l’essentiel est dans la conduite de la ligne, les nuances fouillées qui reflètent les états d’âme du général égyptien accusé de trahison envers les siens.

Et tout cela se construit dans la deuxième partie de la soirée, avec ces accents de passion face à l’Aïda de Kristin Lewis, stimulée par la présence du ténor au chant très habité.

Le jeune baryton italien Simone Piazzola chante Amonasro, le père d’Aïda, avec souplesse et éloquence, même si l’on souhaiterait un peu plus de mordant. Erwin Schrott a gagné en étoffe et chante avec autorité le grand prêtre Ramfis. Quant à Giacomo Prestia en roi d’Egypte, c’est une authentique basse à la voix tout d’un bloc!

Voici donc une Aïda XXL, avec sa part de pompe pleinement assumée, spectaculaire. On peut comprendre ceux qui auraient aimé plus de raffinement dans les nuances, y compris dans le duo final, mais au moins le théâtre était au rendez-vous.