C’est le moment de l’année où le vert des arbres est tellement tendre, tellement mousseux que l’on veut croire à une trêve de la bêtise, de la violence. Il y a comme du jazz dans l’air, on pourrait presque en faire des bulles. Un peu comme quand l’amour frappe, chacun s’imagine être le premier à ressentir les vibrations émotionnelles avec autant de ferveur. Le printemps s’adresse à soi, à croire que l’on porte tous une saison intérieure faite de bourgeons et de promesses qui n’attend qu’avril pour fleurir.

Emotions décuplées

La lecture provoque ces mêmes saisissements. Un auteur vous parle et vous le comprenez si bien, dans tous ses moindres doutes, qu’il devient un intime même s’il s’exprime par-delà les siècles. Dans ces rencontres-là, les émotions sont décuplées. Comme quand Montaigne s’adresse au lecteur, ce 1er mars 1580, en introduction au Premier Livre de ces Essais. Il dit qu’il a écrit ces pages uniquement pour ses amis et ses parents, sans penser ni à sa propre gloire ni au lecteur. «Ainsi lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre: il n’est pas raisonnable que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain. Adieu donc.» Le lecteur comprend sur-le-champ qu’il s’est fait un ami de celui qui lui dit ainsi au revoir.

Preuves d’érudition

Montaigne est un bon compagnon pour le printemps. Cervantès aussi. Il commence son Don Quichotte par une adresse au lecteur, toute aussi célèbre que celle de son aîné bordelais, où il explique en gros que son roman est déjà affreusement sec et plat mais que rien n’a été pire pour lui que de se mettre à écrire la préface. Heureusement, un ami est arrivé tandis qu’il se morfondait à ne pas savoir de quelles citations latines ni de quelles preuves d’érudition enrober l’histoire de son chevalier.

Inventer de toutes pièces

L’ami, face à la déprime de Cervantès, lui a d’abord conseillé d’inventer de toutes pièces des citations latines parce que de toute façon «tout le monde s’en moque». Et puis tant qu’à faire, pourquoi ne pas se passer complètement de préface, poursuit l’ami, puisque «Don Quichotte» se moque justement des livres qui en ont? Réponse de l’auteur: «Je gardai un grand silence en écoutant ce que disait mon ami, et ses arguments s’imprimèrent si bien en moi que sans les mettre à dispute je les reçus pour bons». Cervantès a donc écrit un prologue pour expliquer pourquoi il n’a pas écrit de prologue. «Cervantès, mon ami!», se dit instantanément le lecteur, en 1605 comme en 2017. Une amitié de 500 ans… Beau comme le printemps.



Montaigne, «Les Essais» (trad. en français moderne par André Lanly), Quarto

Cervantès, «Don Quichotte» (trad. de l’espagnol par Jean-Raymond Fanlo), Livre de poche