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Les acteurs japonais du Shizuoka Performing Arts Center jouent une «Antigone» merveilleusement spectrale.
© Christophe Raynaud de Lage

Festival d’Avignon

Une Antigone japonaise jette un sort à Avignon

Ils viennent du pays du thé et leur breuvage est hallucinogène. Le maître Satoshi Miyagi et ses acteurs inspirent la passion au Palais des Papes

La flamme d’Antigone en Avignon. La rebelle est Japonaise, elle n’a jamais été aussi énigmatique, aussi populaire, aussi lunaire. Avec son Antigone à la chevelure peroxydée façon pop star, le metteur en scène Satoshi Miyagi et ses acteurs venus de Shizuoka, eldorado du thé, envoûtent les 2000 privilégiés de la Cour d’honneur du Palais des Papes. Un triomphe? Non, un transport collectif, une visite au pays des spectres, sur la barque de Charon, cet hypnotiseur qui anesthésie les douleurs de ses passagers.

De sacrés séducteurs

Mais pourquoi cette Antigone fait-elle tant de bien? Pourquoi tous ces festivaliers qui, chaque soir, espèrent un billet? Pourquoi l’ovationne-t-on debout? Parlons séduction. Satoshi Miyagi et la troupe du Shizuoka Performing Arts Center sont des malins – des membres de la compagnie joueront à la rentrée dans un Roméo et Juliette en japonais monté par Omar Porras, au Théâtre Kléber-Méleau. Ils savent se mettre un public dans la poche.

On les croit de marbre. Ils se révèlent familiers et fripons, le temps d’un prologue. On les découvre déambulant sur le plan d’eau qui tient lieu de scène, absorbés comme des bonzes, avec dans leurs doigts un bol transparent, où brille une bougie. Mais la liturgie est soudain bouleversée par un orchestre querelleur – dont les tambourins et xylophones escorteront la tragédie.

Voyez alors les interprètes, ils vous regardent, déployés en lisière de fiction. Pour un peu, ils vous feraient de l’œil. Une actrice s’adresse à vous: «Nous allons essayer de faire un résumé d’Antigone en français, mais c’est une langue difficile.» Dans un instant, elle lancera, le poing brandi comme une rockeuse: «C’est moi, Antigone.» Les gradins s’esclaffent. C’est ce qui s’appelle créer un courant de sympathie.

Deux acteurs pour un rôle

Ce qui vient, porté par Charon sur sa barque, est d’une tout autre étoffe. D’une malle miniature, ce moine sort des parures minimales, les attributs des personnages. Satoshi Miyagi est adepte du double jeu: deux acteurs endossent chaque rôle, l’un parle, l’autre joue. Sur un rocher, deux demoiselles vaporeuses dans leurs habits neige, aux cheveux de lune, sont absorbées par un mirage.

C’est Antigone et sa sœur Ismène. A main gauche et à main droite, assises comme en tailleur, deux comédiennes vont leur prêter voix. Sur la même ligne, à l’autre extrémité, debout sur sa pierre, lui aussi, Créon en clair est un orage en puissance. En fond de scène, les musiciens distillent déjà leurs sortilèges rythmiques.

Sophocle et sa tragédie vont remonter des eaux. Etéocle et Polynice, ces deux frères haineux, se sont trucidés. Créon, leur oncle, désormais roi, veut honorer le premier, qui a défendu Thèbes. Et laisser sans sépulture le félon. Antigone refuse de se soumettre à cette loi qu’elle estime infamante.

Une odyssée rythmique

La beauté alors de ce combat, c’est son froissé: la clarté de linceul à peine fissurée de l’actrice Micari, juchée sur son rocher; la voix batailleuse de sa comparse Maki Honda, en contrebas; mais aussi l’impétuosité à fleur de peau de Créon (Kouichi Ohtaka, côté corps, Kazunori Abe, côté voix). C’est notre histoire de toujours qui rejaillit ainsi à la face des astres: la raison des maîtres d’un jour; celle des dieux de l’autre.

Si on est captif de cette lutte à mort, c’est que Satoshi Miyagi maîtrise l’art du rythme et que ses musiciens composent un requiem étrangement entraînant. Rien de lugubre. Mais une science du geste, de la rupture de ton et de l’image, qui est celle du conteur. Sur la façade monumentale du palais, Créon et Antigone se dessinent en ombres titanesques, enfantines et terrifiantes. Roulement de tambour: et voici que Tirésias le devin hirsute dresse à son tour sa silhouette de mage qu’on n’écoute pas.

Un breuvage hallucinogène

«Le théâtre et son double», disait dans les années 1930 le poète Antonin Artaud. A la trappe, la psychologie. Seul compte le ravissement du signe. Cette Antigone née au milieu des théiers est une initiation au mystère. Elle offre un breuvage hallucinogène. Nous goûtons ainsi à la première nuit. Ou à l’ultime. Nous jouons avec nos fantômes.

Sur sa pierre, suspendue entre ciel et scène, l’actrice Micari tombe à présent la perruque. On dresse vers elle une échelle en bois. Et la comédienne rejoint la parade des gardiens de la fable, ces moines qui, d’un pas d’oiseau à l’autre, suspendent le temps. Mais Charon passe sur son radeau, avec une cargaison légère: des boîtes, qui sont peut-être des urnes, flottent à présent sur scène. Ces falots sont nos âmes.


Antigone, Festival d’Avignon, jusqu’au 12 juillet; Festival d’Avignon

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