Le Tyrol, un air de vacances, une bulle d’évasion, des idylles amoureuses frivoles: c’est dans un décor de carte postale délicieusement suranné – sur fond de mélodies yodlées et de cabaret berlinois des années 1930 – que nous emmène L’Auberge du Cheval blanc à l’Opéra de Lausanne. Cette nouvelle production, réglée par Gilles Rico, fait renaître une tradition du siècle dernier bien oubliée aujourd’hui. Elle ravive le souvenir d’une époque bénie pour cette opérette de Ralph Benatzky créée à Berlin en 1930, traduite et adaptée dans plusieurs langues, avec notamment 1700 représentations au Châtelet à Paris!

Rien ne va plus dans cette bluette lyrique aux parfums sulfureux et aux quiproquos savoureux. On y croise un entrepreneur marseillais bouffi d’ego, des bourgeois arrivistes de Paris comme un petit personnel avide d’ascension sociale. C’est que derrière l’amour que voue le maître d’hôtel Léopold à la tenancière distinguée d’une auberge ouverte à la clientèle la plus chic et folle, se joue un conflit de classes sociales. Ce fil rouge sous-tend toute l’intrigue, des valets de chambre et portiers jusqu’à l’empereur François-Joseph qui débarque en dernière instance – et de façon inopinée – à l’acte II.

Scénographie ingénieuse de Bruno de Lavenère

D’ailleurs fallait-il à ce point grossir le trait en faisant de cet empereur une femme à fume-cigarette draguant ce bougre de Napoléon Bistagne? C’est l’une des rares fausses notes – le travestissement de trop – dans un spectacle par ailleurs jouissif, épicurien, aux costumes bigarrés et à la scénographie ingénieuse (Bruno de Lavenère). Avec des numéros dansés, quelques beaux duos et une musique qui n’a d’autre ambition que de plaire, cet ouvrage remplit tout à fait sa fonction de spectacle de fin d’année.

On y trouve des clins d’œil au Berlin libertaire des années 1920, au cinéma d’antan, au monde du cabaret (on songe à Marlene Dietrich ou à Liza Minnelli dans Cabaret de Bob Fosse), le tout ponctué de petites obsessions plus contemporaines, comme le brouillage des sexes et des identités de genre. Les dialogues parlés – actualisés avec des références aux patois régionaux, à la géographie vaudoise (Tolochenaz) et à l’actualité en France (La République en marche) – revêtent une importance égale à celle des numéros chantés. Le côté très music-hall et l’ambiance de revue qui règnent sur scène distinguent cet ouvrage d’opérettes plus profondément lyriques.

Décors foisonnants

Il y a de la dérision, de la transgression (les gardes du corps de l’empereur, soudain dévêtus, en slip doré), du libertinage queer. La magie opère dès le lever de rideau, avec un numéro de yodel joliment dépaysant par Miss Helvetia, incarnant la postière Kathi, et une féerie visuelle grâce aux décors foisonnants. Le public se pique des gags et rit de bon cœur. On passe sur l’humour un peu gras parfois – et sur quelques longueurs dans la seconde partie – pour apprécier la réalisation dans une esthétique très Années folles.

Les habiles projections vidéo convoquant le souvenir des vieilles bandes cinématographiques balafrées de grains de poussière, matérialisant une vieille gare de style Art déco, le comptoir de la réception de l’auberge assorti de chevaux dorés kitschissimes, l’apparition d’un grand escalier pour y faire monter le fat Napoléon Bistagne, des nacelles en tout genre, un ballet nautique très réussi, la scène au Conseil municipal avec des personnages à la tête coupée évoquant Georges Méliès irriguent cette adaptation scénique. Un certain sexisme traverse le livret forcément daté qui prête à sourire, les femmes jouant aux pimbêches ou aux fausses ingénues.

Spectacle déjanté à l’humour contaminant

Sous la conduite de Jean-Yves Ossonce à la tête du Sinfonietta de Lausanne, les Chœurs de l’Opéra de Lausanne ont fort à faire, tour à tour valets et servantes, touristes, marchands et marchandes. S’y ajoutent des figurants-danseurs, dont un homme-caniche désopilant.

Au soir de la première, Mathias Vidal (le maître d’hôtel Léopold) manquait un peu de chair vocale dans la première partie pour trouver ses marques dans la seconde («Il est un p’tit peu schlass, vot' Léopold»). On salue sa diction impeccable et son jeu de scène preste et vif. Fabienne Conrad (Josepha) personnifie très bien la tenancière de l’auberge un peu arrogante: la voix à peine voilée prendra sans doute de l’éclat au fil des représentations. Julien Dran (Maître Guy Florès) est cet avocat BCBG élancé et éloquent, courtisant Sylvabelle (chantée par Clémentine Bourgoin). Guillaume Paire incarne avec talent ce jeune arriviste frimeur de Célestin Cubisol, parvenant à déniaiser Clara (Sophie Negoïta).

Au Grand Théâtre de Genève: Des «Pêcheurs de perles» joliment acides au Grand Théâtre

Patrick Lapp campe un empereur sympathiquement neurasthénique et blasé. Last but not least, Patrick Rocca compose un Napoléon Bistagne à l’accent marseillais bien trempé. A lui seul, il occupe sacrément le terrain, dans un texte aux saillies parfois bien appuyées, qu’il lance avec le panache d’un vieux coq dans une basse-cour! Accompagnée de son accordéon, Barbara Klossner, alias Miss Helvetia, divertit l’assistance d’une initiation au yodel, à laquelle répond avec bon cœur le public. Un spectacle déjanté, à l’humour contaminant pour oublier le variant Omicron en période de Fêtes.


«L’Auberge du Cheval blanc», Opéra de Lausanne, jusqu’au 31 décembre