La Biennale d’art contemporain de Venise a vécu ses premiers jours d’ouverture au public après une semaine où elle ne se laissait découvrir que par les professionnels et certains collectionneurs, entre autres ceux dont les yachts mouillaient dans la lagune. La Biennale, ce sont 88 participations nationales – un nouveau ­record – qui donnent lieu à autant d’expositions dans les Giardini et partout dans la ville. Ce sont aussi 38 événements collatéraux reconnus par l’organisation faîtière, sans compter une dizaine d’expositions muséales d’importance et des centaines de manifestations dans les galeries, les rues, les églises… Cette myriade de rendez-vous accompagne un événement central, l’exposition principale confiée à un commissaire d’exposition. Cette année, le direttore s’appelle Massimiliano Gioni et ses choix font parler.

Un des moyens de juger de la force de proposition d’une exposition comme celle-ci est de regarder de quelle façon elle influence la lecture des autres événements de la Biennale. Et cette année, pas de doute, comme Massimiliano Gioni affiche clairement quelques idées fortes, il parvient à questionner le reste de l’actualité à Venise et au-delà.

En même temps, il ne faut pas exagérer l’originalité du propos de cet Italien qui dirige la Fondation Trussardi à Milan tout en étant directeur associé du New Museum of Contemporary Art de New York. Massimiliano Gioni, qui fêtera ses 40 ans en décembre, quelques jours après la fermeture de la Biennale, sait capter les réflexions du moment et leur donner une réalité.

Le curateur a emprunté le nom de son exposition, Le Palais encyclopédique, à une œuvre. Mais pas n’importe quel genre d’œuvre puisque celle-ci fait la fierté de l’American Folk Art Museum de New York, haut lieu de l’art outsider, un concept assez proche de l’art brut. Son auteur, Marino Auriti (1891-1980), a quitté l’Italie pour les Amériques sous le ­fascisme, où, en marge de sa carrosserie, il peignait des reproductions de chefs-d’œuvre de la Renaissance italienne et surtout travaillait à la maquette d’un musée imaginaire, qu’il avait baptisé le Palais encyclopédique du monde. Cette maquette aux allures de tour de Babel sert en quelque sorte d’enseigne à l’exposition vénitienne. Elle est visible à l’Arsenale, l’un des deux vastes espaces où sont disposées les œuvres de quelque 150 artistes, de 38 pays différents, l’autre étant le Pavillon central des Giardini.

Et là, Massimiliano Gioni donne à voir d’entrée Le Livre rouge de Carl Gustav Jung. Cet extraordinaire journal de bord en textes et en images, que l’on doit à un homme qui, pendant seize ans, va confier à ces pages ses doutes et ses visions, affiche des calligraphies parfaites, des enluminures solaires. Il est la matrice d’une pensée. Comme le palais de Marino Auriti, il n’a pas été conçu pour être une œuvre d’art.

Ces deux objets au statut ambivalent sont mis en avant par Massimiliano Gioni pour signifier sa volonté de «brouiller les pistes entre artistes et amateurs, outsiders et insiders». Ceci au profit d’une approche anthropologique des images . Se référant notamment à Walter Benjamin ou à Hans Belting, il développe une exposition sur la connaissance, sur le désir de voir et de connaître chaque chose, au risque de l’obsession.

D’où l’importance ici des arts brut et outsider, qui ne se contentent pas d’une présence en tant que référents mais prennent une large place dans l’exposition. Parmi les prêteurs, bien sûr, la Collection de l’art brut à Lausanne, où l’on a pu voir plus d’un artiste exposé. Comme Morton Bartlett et ses poupées récemment, ou Shinichi Sawada, un jeune autiste japonais (il est né en 1982) qui modèle tout un fabuleux bestiaire personnel en terre cuite, dont les petits monstres sont toujours hérissés de petites boules ou de dards.

Si Le Livre rouge de Jung est là, c’est aussi parce que Massimiliano Gioni veut interroger sur la place du rêve, de l’hallucination, de toutes les formes d’images que notre imaginaire est susceptible de créer par lui-même, alors que nous sommes submergés d’images extérieures.

«C’est une exposition sur l’acte de voir avec les yeux fermés», écrit le commissaire d’exposition dans sa présentation. Et l’on pense aussitôt à cette bouleversante vidéo du Polonais Artur Zmijewski, qui a invité des aveugles, de naissance ou non, à peindre un paysage, un insecte. Blindly (Aveuglément), est un de ces moments qui nous arrêtent dans ce long parcours en deux étapes qu’il est faux de réduire à un questionnement intellectuel ne produisant que peu d’émotion. On retrouve Artur Zmijewski exposant avec Pawel Althamer, auteur d’une gigantesque installation de sculptures dans l’Arsenale, dans une exposition sur l’île de la Giudecca. Un de ces événements collatéraux qui dialoguent très bien avec l’exposition centrale.

Les deux Polonais sont nés dans les années 60. Même si l’on a un instant l’impression d’être submergé de peintures, de sculptures, de dessins et autres objets qui ne sont pas des œuvres d’art, ou dont les auteurs sont morts, on ne peut que reconnaître, en revisitant le contenu de l’exposition le catalogue en main, que Massi­miliano Gioni a aussi invité nombre de jeunes artistes, y compris nés autour des années 80.

Comme la Française Camille Henrot (née en 1979) dont la vidéo Grosse ­Fatigue est une sorte de ballade visuelle illustrant les manies de l’homme de tout classer, indexer, typologiser, tournée en partie au Musée d’histoire naturelle de Washington. Elle a d’ailleurs reçu un Lion d’argent pour son travail, le Lion d’or allant à l’inclassable Britannique Tino Sehgal (1976) pour l’organisation d’une performance, bien sûr non titrée et interdite de photographies, qui ressemble à une séance d’hypnose au milieu des dessins et des sculptures.

Jeunesse encore avec Ragnar Kjartansson (1976), dont nous avions beaucoup apprécié l’installation vidéo au Migros Museum de Zurich l’hiver dernier, et qu’on retrouve ici avec une pièce également musicale, mais cette fois vivante. L’Islandais fait interpréter en boucle à des musiciens en uniforme voguant sur un coin de canal derrière l’Arsenale une composition signée d’un de ses amis musicien. Etonnant et entêtant.

Oui, de cette visite pour laquelle il est conseillé de réserver une journée entière, il nous reste des sons, des images, des envies aussi de rencontrer les hommes et les femmes qui les ont créés, qu’ils soient reconnus ou non par le monde de l’art, auquel ce Palais encyclopédique offre une jolie ouverture sur le large, celui de l’imagination débridée et d’une soif inextinguible de connaissances.

Biennale de Venise, jusqu’au 24 novembre, www.labiennale.org

Un jeune autiste japonais modèle tout un fabuleux bestiaire personnel en terre cuite

Le Lion d’or est allé à l’inclassable Tino Sehgal pour l’organisation d’une performance