«Vous pouvez m'arrêter... C'est moi qui l'ai tuée!» On la connaît, l'amertume de ces mots hagards et désabusés que Don José trouve à peine la force de déglutir, avant les dernières ponctuations de l'Orchestre de la Suisse romande. Les cartes parlaient de mort, elles n'ont pas menti. Huit mille spectateurs frissonnent, et la nuit de Provence, inhabituellement froide et venteuse, caresse la dépouille recroquevillée de Carmen. L'obscurité reprend ses droits, rideau sur le drame intime de la cigarière et du brigadier.

Intime? Pas tout à fait. Aux Chorégies d'Orange, cette ultime scène du Carmen de Bizet s'invente une catharsis inédite, à la fois intelligente et cruelle. A la lisière de l'immense scène dépouillée, sobrement balafrée par un arbre déraciné. Micaëla, la fiancée de Don José, ramasse la bague reniée par Carmen, et enchaîne à son doigt l'amour aveugle et asservi de José. Tout comme lui, au premier acte, se passait au bouton la fleur indomptable et frivole de la belle bohémienne.

C'est que l'admirable José de Marcelo Alvarez, tout en plénitude, n'a pas l'étoffe d'un meurtrier. Et Micaëla, en exergue comme jamais, s'immisce dans le duo final, pour guider le bras du soldat au moment de frapper à mort sa rivale.

«Tout est parti de ces dernières paroles prononcées par José, explique la metteuse en scène Nadine Duffaut. Pourquoi, s'il est le seul bourreau potentiel de Carmen, devrait-il clamer sa culpabilité?» Ce sacrifice, dans l'ombre de Micaëla, resserre l'argument en étau autour de la détresse de Don José. «Il est ballotté entre les sentiments que lui inspirent toutes ces femmes. L'opéra devient son drame, celui de l'impuissance face à ses sentiments, face à l'accomplissement de son destin.»

Les femmes, donc. Avec, en tête, la Carmen sèche et charpentée de Béatrice Uria-Monzon. La mezzo française campe une bohémienne au timbre aristocratique et velouté, fière mais jamais vulgaire. Son interprétation frappe par sa finesse, d'autant que la scénographie laisse respirer la sensibilité et les failles du personnage.

Et puis, il y a la consistance rare d'Ermonela Jaho. Sa Micaëla est loin de la tradition diaphane et réservée du rôle. Comme des présages de la catharsis finale, ses deux airs dévoilent un vibrato tout en puissance et une présence scénique généreusement passionnée. Et c'est bien elle, dans un coin d'alcôve rocheux, qui recouvre la mère défunte de José tandis que l'orchestre ouvre le dernier acte en grande pompe. C'est vrai, le trait est appuyé, parfois clinquant. A l'image de ces danseurs de flamenco à la taverne de Lillas Pastia, ou encore des chevaux qui encadrent les toréadors, au défilé du quatrième acte. Pourtant, Nadine Duffaut trouve son équilibre dans la géométrie très fluide de sa mise en scène. Illuminées en contrebas, foules échaudées et passions lyriques se verticalisent majestueusement sur le mur acoustique du Théâtre antique. Des ombres gigantesques résonnent ainsi sur cet incroyable amplificateur, en contrepoint des luminosités bronze et or de l'orchestre.

Chef passionné d'opéra, Michel Plasson développe une baguette lumineuse et fouillée. Dommage que ses choix de tempi, assez lents, retiennent ici et là les élans des solistes, dans la fameuse habanera notamment. L'Orchestre de la Suisse romande, qui se déplace pour la quatrième fois aux Chorégies, déborde pourtant d'énergie et de précision, malgré les températures particulièrement basses de dimanche passé.

Carmen, ce soir à 21h45 au Théâtre antique d'Orange. (Rens. http://www.choregies.asso.fr)