Vous pensez connaître Carmen par coeur? Vous n’avez pas vu celle de Dmitri Tcherniakov. Cette nouvelle production du festival d’Aix-en-Provence fera date. Car l’opéra de Bizet, revu par le metteur en scène russe, fracasse les codes lyriques.

Après un Don Giovanni qui avait défrayé la chronique en 2010, l’iconoclaste s’attaque à un autre mythe opératique: la sulfureuse cigarière. Ce qui fait l’originalité absolue du concept? Sa virtualité.

Les personnages et l’histoire demeurent. Mais ils s’inscrivent dans un jeu de rôle. Serait-ce pousser trop loin la relecture? Pour certains sans doute. Mais le plus incroyable dans cette aventure d’un autre type, c’est que le propos fonctionne parfaitement, quelques passages un peu flottants mis à part.

Psychodrame de groupe

Un psychodrame de groupe comme trame de Carmen? Quelle folie! Sauf que justement, la démence amoureuse anesthésiée du héros principal finit par exploser au grand jour, après un parcours entamé sans conviction et achevé dans le harassement.

À l’origine, l’oeuvre de Bizet ne séduisait pas Tcherniakov, qui la jugeait invraisemblable. En sortant totalement de la narration linéaire de l’histoire et de ses poncifs, celui-ci prend des libertés inédites à opéra. Le voilà qui pousse l’oeuvre dans un stupéfiant «hors champ». Comment? En racontant une autre histoire.

Dans un vaste hall marbré aux lustres de cristal, une femme fait appel à une entreprise thérapeutique pour tenter de sortir son mari de l’ennui. Le couple se rend ensemble au rendez-vous. L’engagement pris par l’homme, de suivre jusqu’au bout le contrat signé, lui promet une transformation radicale.

On l’aura compris, il faut entrer dans la proposition, au risque de s’en voir exclu. Et accepter les dialogues explicatifs amplifiés, les commentaires qui remplacent les récitatifs, annoncent et ponctuent l’action en didascalie. Ceci fait, la jubilation l’emporte. En entrant dans ce jeu du faux pour extraire le vrai et de la distanciation pour raviver la part morte des sentiments, Tcherniakov soulève le rire et la terreur dans un seul geste.

Friand de huis clos, il enserre les personnages dans une prison dorée. La troupe d’acteurs qui figure les protagonistes, entre de nombreux canapés en cuir noir pour délimiter les différents territoires, suffit à attiser l’imaginaire.

Un jeu très dangereux

L’homme blasé, à qui le rôle de Don José a été désigné, observe d’abord mollement le spectacle. Puis il entre progressivement dans le jeu. Un jeu très dangereux, on le sait. Tenu en haleine jusqu’à la fin tragique connue de tous, le public attend le dénouement avec curiosité. Une issue sur le fil du rasoir, dont la logique reste épuisante, même si la mort ne s’avère que symbolique.

Pour traverser cette éprouvante catharsis, il faut de sacrés tempéraments. Le ténor Michael Fabiano investit peu à peu l’espace vocal et scénique avec une conviction, une puissance et une intensité saisissantes. Son Don José, viril et erratique emporte tout sur son passage, hormis la fabuleuse Carmen de Stéphanie d’Oustrac à la voix chaude et ravageuse.

La mezzo française touche ici une sorte d’apogée, tant de jeu que de chant. En répondant à la perfection aux exigences scéniques, elle perce la carapace hispanisante de Carmen pour en livrer une humanité joueuse qui s’approfondit magnifiquement au fil du spectacle.

La Micaëla courageuse d’Elsa Dreisig et la Mercedes éclatante de Virginie Verrez dominent un plateau de grande tenue que l’Orchestre de Paris soutient fermement. Avec Pablo Heras-Casado à la baguette, rien d’étonnant. Le jeune chef espagnol anime la partition avec une impressionnante clarté et une vitalité sanguine. Décidément, on n’oubliera pas cette Carmen.


Grand Théâtre de Provence, les 6, 8, 10, 13, 15, 17 et 20 juillet. Retransmis en léger différé sur Arte et Arte Concert le 6 à 20h50 et en direct sur France Musique. Rens: +33 434 08 02 17, www.festival-aix.com