Lyrique

Une Carmen de volupté, de passions et de mort étourdit l’ODN

L’opéra de Bizet est porté par une chanteuse spectaculaire, un orchestre exultant et une mise en scène d’une grande intelligence. Eclatante ouverture de saison lyrique

Elle éclipse tout. Comme un soleil rouge devant la nuit. Carmen, déjà, est une comète brûlante dans le paysage lyrique. Mais quand c’est Ekaterina Sergeeva qui l’incarne, l’héroïne de Bizet se transforme en torche incandescente.

Sur la scène de l’ODN, la mezzo-soprano russe embrase le plateau comme le faisait Julia Migenes Johnson. Sa présence féline, sa beauté sauvage, la souplesse de son corps charnel et tendu, son naturel de jeu et de danse ainsi que sa voix incroyablement puissante, timbrée et sombre, brûlent tous ceux qui l’approchent. A tel point que personne ne sait comment se prémunir du danger fascinant qu’elle annonce, ni qui, de Carmen ou d’elle, personnifie l’autre.

Sur l’ébouriffante apparition de cette chanteuse libre et femelle, à laquelle rien ne saurait résister, Reinhild Hoffmann n’a aucun mal à appuyer sa mise en scène. Quelle meilleure incarnation de l’indomptabilité et de la sensualité brute? Un vrai bonheur pour la chorégraphe, qui s’empare des corps et les anime avec une science consommée du mouvement, de l’espace et de la vitalité physique.

Les déplacements de foule dirigés comme un flot puissant

Les déplacements de foule? Dirigés comme un flot puissant. Les rapports psychologiques entre les personnages? Eclairés par touches, dans un flux d’électricités attisées au moindre geste. L’expressivité? Elle gagne chacun, de la plus petite puce surexcitée du chœur d’enfants au toréador conquérant devant la foule.

L’intelligence de cette proposition scénique réside dans l’absolue symbiose entre les mots et les notes, et la magnifique sobriété des décors. En choisissant la version parlée et non avec récitatifs, le chef et la metteuse en scène visent juste. Reinhild Hofmann, issue du Tanztheater, textualise idéalement la partition dans un univers noir aux lumières de guillotine (Alexander Koppelmann). Ses architectures mobiles de tables en bois, son simple sol de cendres scintillantes et son immense éventail où une main et une rose se voient projetées jusqu’à la chute des pétales disent tout. Avec presque rien.

Les magnifiques costumes d’Andrea Schmidt-Futterer apportent la juste pointe de couleur et d’hispanité. Corsets, dentelles, tissus satinés, cuir noir et simples tenues militaires claires suggèrent, sans temporaliser.

Œuvre chargée de tragique et de passion

De son côté, John Fiore souligne intensément chaque ligne mélodique, chaque suggestion émotionnelle, chaque volupté harmonique. L’œuvre s’en voit chargée de tragique et de passion, de sensualité et d’affection.

L’OSR, galvanisé par l’œuvre et la direction charnelle du chef, se révèle à son meilleur avec des pupitres aiguisés et moirés comme rarement. Des bois aux cuivres en passant par les cordes, c’est un véritable festival de solos et de vagues instrumentales qui éclate, malgré quelques décalages avec les chœurs, habilement rattrapés par la baguette énergique du chef.

Les seconds rôles s’avèrent plus inégaux, avec un Escamillo caricatural à la diction et au timbre pâteux (Ildebrando D’Arcangelo), un Don José héroïque mais parfois criard sur un visage de jeune premier à la Tom Cruise (Sébastien Guèze) et une Micaëla sensible à l’accent parfois trop prononcé (Mary Feminear). Devant un chœur solide, le reste de la distribution compte de beaux éléments, particulièrement les deux couples féminin (la Frasquita de Melody Louledjian et la Mercedes d’Héloïse Mas – aussi Carmen en alternance) et masculin (le Remendado de Rodolphe Briand et le Dancaïre d’Ivan Thirion). Leur prononciation et leur jeu sont impeccables.


Opéra des Nations les 12, 14, 18, 20, 22, 24, 26 et 27 septembre à 19h30, le 16 à 15h. Double distribution alternée. Rens. 022 32  50 50.

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