/Librairies du monde (5/8)

Une caverne à livres

Au début de la célèbre Perspective Nevski à Saint-Pétersbourg, la librairie Staraya Kniga est un antre peuplé de «vieux bouquins». Peu connue, elle est fréquentée assidûment par les amateurs de redécouvertes. Par Georges Nivat, Saint-Pétersbourg

Le cœur de la ville de Pierre, c’est l’Amirauté. Sa flèche hollandaise perce l’horizon bas de la ville aqueuse. Et elle sert d’axe à l’éventail des trois grandes rues qui découpent la ville au sud de la grande Néva, comme le Roi-Soleil aux trois grandes avenues de Versailles. Ces trois rues en éventail sont d’ouest en est la Perspective de l’Ascension, la rue des Pois et la Perspective de la Néva (qui mène à la Laure de Saint Alexandre de la Néva). Et rien ne prédestinait l’une des trois à l’emporter sur ses deux sœurs. La Perspective Nevski conserve d’ailleurs sur les premiers trois cents mètres, jusqu’à la Grande Rue Maritime le gabarit de sa symétrique, l’Ascension. Ce n’est qu’au delà qu’elle s’élargit, devient impériale, s’orne de la colonnade en demi-cercle de Notre Dame de Kazan, et se prend pour des Champs-Elysées vaticanesques…

En son tout début, lorsque la Perspective émerge des Jardins Alexandre, et qu’elle est encore relativement modeste, au N° 3, une porte cochère donne sur un long passage débouchant sur une de ces cours qui font le charme secret et labyrinthique de la capitale de Pierre. La cour est biscornue, elle abrite un magasin de souvenirs, une échoppe de fournitures pour les peintres et deux échoppes de livres anciens, toutes deux pourvues de la même enseigne: Staraya Kniga – autrement dit «Aux vieux bouquins».

Rien pour aguicher le client, ici on ne vient que par ouï-dire. Mais une fois la caverne d’Ali Baba découverte, on ne l’oublie plus. Nous voici chez le meilleur bouquiniste de la ville. L’échoppe de gauche recèle les livres antérieurs à la Révolution, celle de droite, où l’on entre en traversant une boutique de fournitures pour peintres, les livres postérieurs. Une annexe existe vers l’autre bout de la Perspective, boulevard des Fondeurs. «Ce sont les deux quartiers du livre à Saint-Pétersbourg», explique fièrement la ­directrice, Svetlana Viktorovna Bourkina. Je connais l’autre Staraya Kniga, celle des Fondeurs, nichée elle aussi au fond d’une cour, et même d’une deuxième cour… Mais comme j’habite près de l’Amirauté, entre place du Sénat (avec le Cavalier d’airain) et Nouvelle Hollande (l’équivalent de l’Arsenal à Venise), c’est vers la caverne à livres du 3 Perspective Nevski que vont automatiquement mes pas, dès les valises posées.

Et bien sûr, une fois dans la cour biscornue, je vais à gauche, vers les livres les plus anciens. Svetlana Viktorovna connaît son monde, tant les livres que les chalands. Chacun des visiteurs a son dada, poursuit son idée fixe: ce peut être la gravure fin XVIIIe siècle, le livre d’architecture du XIXe, le livre futuriste (rare! cher!), les atlas, les manuels scolaires anciens, les reliures. «Certains nouveaux clients arrivent et me demandent cinq mètres linéaires de vieilles reliures…» Pas besoin de commentaires! «Quel plus précieux livre avez-vous en vente en ce moment?» Elle n’hésite pas, passe derrière un rideau, et en rapporte un bouquin carré, dont la reliure, précisément, ne paye pas de mine. Atlas composé pour le profit et l’usage de la jeunesse et de tous les amateurs de savoir et de livres historiques. Saint-Pétersbourg. 1737. Les contours des continents et des royaumes sont encore fort incertains, les légendes sont amusantes. La jeunesse en a-t-elle profité?

Du domaine futuriste et de l’avant-garde, elle a aujourd’hui une collection complète de la revue LEF («Front Gauche de l’art») et Novy LEF (le «Nouveau LEF»). Et puis il y a des revues de droit du XIXe siècle, de raffinés recueils de poésie symboliste sur magnifique vélin, des traductions de Mallarmé du début du siècle, un album de dessins de Doboujinsky, le Lituanien devenu scénographe, magnifique illustrateur de Pouchkine mais aussi chroniqueur graphique des toits de Saint-Pétersbourg, de ses cours biscornues, de ses impasses aveugles.

Il fait si chaud ces temps à Saint-Pétersbourg que point n’est besoin de pousser la porte, elle reste ouverte. L’un apporte un baluchon de vieux livres à vendre. Svetlana Viktorovna formule son verdict rapidement, et il est quasiment toujours accepté sans négociations: son œil d’experte est reconnu par tous. D’autres, d’un seul coup d’œil, lisent sur le visage de la patronne que le livre qu’ils cherchent n’est toujours pas là. On le sent, l’échoppe est un lieu secret de connaisseurs, certains y passent tous les jours, comme on va à l’église en Italie.

Et parmi les habitués, il en est de célèbres: le chef de la Philharmonie, Youri Temirkanov, le peintre Glazounov, pourtant moscovite, l’écrivain humoriste Evguéni Petrossian, le grand Guennadi Rojdestvenski, chef d’orchestre et habitué d’une autre librairie «Saint-Pétersbourg», mais à Paris, rue de Miromesnil…

Staraya Kniga était du temps soviétique une petite chaîne de bouquinistes léningradois, fondée en 1950 par Ivan Serguéïevitch Naumov, encore si présent dans les mémoires des bibliomanes que l’on sort son portrait pour moi. Vint la perestroïka, la privatisation. Restent les deux librairies d’aujourd’hui. Et il a fallu en 2000 quitter l’ancien emplacement, de l’autre côté de la Perspective, au 18, dans la célèbre maison Kotomine qui abrita la confiserie Wolf et Béranger, où se réunissait la gent littéraire du temps de Pouchkine. Ainsi, par son enracinement des deux côtés de la Perspective, «Aux vieux bouquins» semble chevillée à la littérature russe. L’exil de 2000 aurait pu la condamner, il n’en est rien, mais, en se privatisant, l’enseigne a perdu de la surface. Après l’inévitable passage dans l’immense librairie Dom Knigi de la célèbre Maison Singer (face à Notre Dame de Kazan) pour faire le plein de ­livres neufs, le porche secret du N° 3 m’engloutit très vite, et pour des heures…

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