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Roman

Dans une cité apocalyptique,les livres sont la seule étoile qui scintille

L’Ecossais John Burnside signe avec «Scintillation» un roman choral inclassable, effrayant, mélange de réalisme fantastique, de thriller et de satire sociale

Genre: ROMAN
Qui ? John Burnside
Titre: Scintillation
Trad. de l’anglais par Catherine Richard
Chez qui ? Editions Métailié, 285 p.

D ans le château écossais que Walter Scott aménagea pour ses descendants, John Burnside se tient aujour­d’hui sur le pont-levis car il enjambe deux univers, à la frontière du visible, entre la terre ferme et des eaux très troubles qui s’écoulent vers le royaume des ombres: totalement enraciné dans sa lande natale, l’auteur des Empreintes du diable ne cesse, en même temps, de tourner sa boussole vers les lointains et sa prose hypnotique ouvre les portes de l’étrangeté, pour explorer un monde en friche où les romanciers s’aventurent rarement.

Né en 1955 dans le Fife, au cœur de l’Ecosse, Burnside est passé par Cambridge avant de signer un recueil de poésie qui lui a valu des lauriers du côté de Glasgow et il s’est ensuite attaqué au roman en rameutant les fantômes d’une Ecosse écrasée sous une chape de misère et de superstition. Avec lui, on commence toujours par tâtonner dans les brumes puis, peu à peu, la plume glisse vers l’intime, vers les recoins obscurs des âmes et des cœurs, vers ces «profondeurs où l’on n’a pas d’autre voisin que le vent».

Et c’est cette quête qui fascine les lecteurs de Burnside, une quête désenchantée au bout de laquelle le bonheur n’est qu’une «rêverie incertaine, une minuscule tache de couleur dans un vaste désert», comme dit un personnage d’ Une Vie nulle part (traduit en 2005), tableau de la condition ouvrière sur une terre qui s’estompe sous les fumées de ses aciéries. Outre ce roman, les Editions Métailié ont également publié Les Empreintes du diable , sabbat de somnambules prisonniers d’un port glacial de la mer du Nord, et Un Mensonge sur mon père , récit d’un enfant anéanti par son propre passé, dans des décors à la Ken Loach.

Scintillation , le nouveau roman de Burnside, palpite d’une lumière noire. Nous sommes «au bout d’une péninsule dont la plupart des gens ignorent l’existence», dans un no man’s land où la pollution a fait des ravages et où tout pourrit – les espérances, les hommes, la nature. Des ruines, des arbres morts, «une terre viciée sous les pieds», une usine chimique désaffectée, une ancienne gare réduite à un squelette de ferraille rouillée, une décharge sinistre envahie par les rats, voilà le spectacle quotidien des habitants de «l’Intraville», cité moribonde sortie d’un conte apocalyptique, aux confins de l’humanité.

«Ça fait quatorze ans que je vis ici. Je respire cet air depuis plus de cinq mille jours. J’avale et je digère les saletés, la poussière noircie et la pluie brune de la presqu’île. Une forte proportion de gens qui travaillaient à l’usine sont soit malades, soit morts aujourd’hui», lance le jeune Leonard, le narrateur, dont le père a lui aussi été contaminé et dont la mère a mis les voiles en les laissant «se démerder». Comment rester en vie dans une telle géhenne? «Pour cela, il faut aimer quelque chose», répond Leonard, qui s’émoustille au lit avec quelques copines et, surtout, qui se réfugie dans les livres qu’il emprunte à la bibliothèque. Parmi une montagne de navets, il a déniché des trésors, tous les Dostoïevski – «avec des jaquettes jaune et rouge qui donnaient aux bouquins l’air de boîtes à bonbons à trois ronds» –, La Promenade au phare de Virginia Woolf, Lord Jim – «j’essayai d’imaginer quel effet ça pouvait faire d’avoir Joseph Conrad comme ami» – et encore Fitzgerald, «ce foutu Hemingway», Dickens, Melville ou Proust – «des titres bizarres, quand j’ai vu la rangée complète sur le rayon j’ai failli me mettre à pleurer tellement c’était beau».

Les livres sont la seule étoile qui scintille dans ce roman où le Mal étend peu à peu son empire. D’abord, il y a la sale bande de Jimmy, des enfants sauvages, des voyous prêts à tuer pour passer le temps. Ensuite, il y a les magouilles de Brian Smith, un affairiste qui s’est enrichi sur le dos de ses victimes. Et, surtout, il y a tous ces adolescents qui disparaissent mystérieusement. Parmi eux, Mark, retrouvé pendu à un arbre, «semblable à une décoration ou à un petit cadeau accroché dans un sapin de Noël». Face à de telles horreurs, Morrison, le flic de «l’Intraville», est anéanti: trop faible, trop sensible, pas fait pour ce métier, cette «bonne pâte lugubre» n’aspire qu’à fermer les yeux…

Toutes ces voix se croisent dans Scintillation , un roman choral inclassable, effrayant, mélange de réalisme fantastique, de thriller et de satire sociale. L’espoir? Amarré à quelques livres salvateurs, on le découvre sur le fragile radeau d’un garçon médusé et meurtri, ce Leonard dont la confession envoûte. Parce qu’il s’escrime à préserver la littérature du désastre ambiant. Et parce qu’il veut tout simplement exister, dans un monde où les âmes elles-mêmes, avides de pouvoir et de violence, «possédées d’une joie inhumaine», sont devenues «des parasites».

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Forward Poetry Prizes John Burnside a reçu le Forward Poetry Prizes 2011, principale récompense destinée aux poètes en Grande-Bretagne

Scintillation a également obtenu le Prix Lire & Virgin Megastore le 30 août dernier. Dans le monde anglo-saxon, John Burnside est à la fois un romancier et un poète célèbre. Il est l’auteur de nombreux recueils de poésie dont Chasse nocturne, paru en France chez Verdier en 2009

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