Quand donc la société civile comprendra-t-elle que l’art est une fiction et que, pour cette simple raison, il ne peut être soumis aux mêmes critères d’évaluation que la réalité? L’affaire Castellucci qui secoue Paris rappelle que pour beaucoup, la confusion règne encore. Romeo Castellucci est un créateur italien qui aime frotter son théâtre aux symboles religieux. A Genève, son spectacle Inferno mettait en scène une procession d’âmes souffrantes et des enfants pris au piège d’une cage de verre. Oppression, révolte et colère reviennent dans son art spectaculaire.

Sur le concept du visage du fils de Dieu , création vue à Avignon avant de déclencher les foudres ces jours à Paris, montre la déchéance physique d’un vieil homme incontinent – des selles odorantes coulent bel et bien en scène –, dont le fils s’occupe avec une patience d’ange, le tout sous le regard paisible d’un Christ du Quattrocento. (Un agrandissement du visage du Christ tiré du tableau Salvator Mundi d’Antonello da Messina). Le spectacle, bouleversant, a tourné partout en Europe sans provoquer d’incident.

A Paris, fin octobre, au Théâtre de la Ville, des mouvements de chrétiens intégristes condamnant «ces provocations blasphématoires» ont interrompu les représentations en jetant de l’huile et des œufs sur les spectateurs ou en chantant des cantiques. Un sens de la performance, si l’on veut, mais qui empiète largement sur la liberté de l’artiste et du public de se rencontrer sur l’objet de leur choix… La justice a d’ailleurs tranché: en une semaine, plus de 220 perturbateurs ont été interpellés. Il est réjouissant de constater que l’Etat ne mélange pas fiction et réalité et continue de protéger la libre expression artistique, aussi remuante soit-elle. Il est moins réjouissant de réaliser que des citoyens qui se veulent inspirés puissent s’abîmer dans une confusion aussi primaire.