Les Constellations impérieuses d'Henry Bauchau, Colloque de Cerisy, 21-31 juillet 2001, Actes publiés sous la direction de Marc Quaghebeur,

AML Editions/Editions Labor, 560 p.

Henry Bauchau en Suisse, Dossier réalisé par Marc Quaghebeur et Sylviane Roche,

Ecriture 61, printemps 2003, 250 p.

L'œuvre d'Henry Bauchau devrait être «prescrite par les médecins du futur et remboursée par la Sécurité sociale», dit Bertrand Py, éditeur de l'écrivain chez Actes Sud. Depuis sa parution, en 1990, Œdipe sur la Route a certainement été une excellente thérapie. Un de ces livres qui font du bien, que les lecteurs ont peine à quitter et qui circulent par des canaux mystérieux. Ce roman ne doit pas sa fortune à la critique, «terrifiée» par une œuvre qui semblait réclamer qu'on lise Freud et Lacan avant de l'aborder. Mais le public ne s'y est pas trompé. Le cycle

thébain du romancier belge – Œdipe sur la Route, Diotime et les

Lions puis Antigone – commencé quand il avait 70 ans, se nourrit certes de psychanalyse mais ne demande aucune formation théorique pour en saisir la beauté et la complexité.

Il a fallu toute une vie pour qu'émerge cet ensemble, comme la vague que sculpte Œdipe dans la falaise sort de la roche où elle était enfermée. D'autres livres ont précédé cette trilogie, «un extraordinaire mélange d'explorations géologiques, de labourages et de musiques», comme dit Marc Quaghebeur: une pièce sur Gengis Khan, un ouvrage monumental sur le président Mao, des poèmes qu'Actes Sud vient de rééditer sous le titre La Chine intérieure. Directeur des Archives et Musée de la littérature en Belgique, Marc Quaghebeur a coordonné les deux ouvrages collectifs qui font, autour du lent travail d'Henry Bauchau, une «constellation» d'éclairages et de commentaires. L'un reflète un foisonnement de commentaires savants, tenus en présence de l'auteur pendant la décade qui lui a été consacrée à Cerisy, en 2001. Ce sont les Constellations impérieuses d'Henry Bauchau. L'autre, le numéro 61 de la revue Ecriture, s'attache aux années suisses de l'écrivain, qui ont été, entre 1951 et 1975, une période de maturation. Elles ont permis l'éclosion d'une créativité «barrée par une éducation de classe, par les manières d'être et de faire d'une mère rigide», comme par l'écrivain lui-même «qui crut devoir en remettre sur le vouloir et l'idéal».

Henry Bauchau est né en 1913 en Flandre dans une famille francophone de la bonne bourgeoisie. Sa jeunesse a été marquée par le catholicisme, l'armée, le sens du devoir. Le chemin de sa libération a été long et pénible. De sa psychanalyste, Blanche Reverchon, qu'il appelle «la Sybille», il apprendra qu'«on peut très bien vivre dans la déchirure». La Déchirure, c'est d'ailleurs le titre de son premier roman, écrit après la mort de sa mère.

Quand Henry Bauchau arrive à Gstaad, c'est un homme en crise, «acculé à la réussite». Père de trois enfants en bas âge, il est en instance de divorce, pris dans des difficultés économiques et des contradictions internes. Pour s'en sortir, il ouvre un pensionnat de jeunes filles qui se spécialisera par la suite en finishing school pour Américaines fortunées. L'institut Montesano connaît des années florissantes. Dans leur chalet décoré par des artistes, Bauchau et Laure, sa seconde femme, reçoivent leurs amis: Jacques Derrida, Jean Amrouche, le producteur Mnouchkine et sa fille Ariane, Pierre-Jean Jouve et sa femme Blanche Reverchon. Le dossier d'Ecriture, établi par Marc Quaghebeur et Sylviane Roche, offre des entretiens avec des proches: le docteur Robert Dreyfus, son médecin et conseilleur, Taos Amrouche, Christian Bauchau, le fils, Gisèle Sallin qui a mis en scène Diotime et les Lions au Théâtre des Osses. Des poèmes de Bauchau, des textes critiques (entre autres de Philippe Jaccottet), un entretien avec l'auteur complètent un ensemble très riche qui permet de mieux comprendre cette période à la fois troublée et féconde.

Dans les années 70, l'entreprise de Montesano tourne à la catastrophe. Les Bauchau rentrent à Paris où il devient thérapeute dans un centre pour enfants psychotiques. Laure, sa femme, est atteinte par la maladie d'Alzheimer dont elle mourra. La vie de l'écrivain est très difficile. La notoriété ne viendra que dans les années 90 avec le succès durable d'Œdipe sur la Route.

En 2001, une des célèbres décades de Cerisy est consacrée à Henry Bauchau. Les communications se succèdent pendant dix jours: critiques, traducteurs, psychanalystes, collaborateurs, historiens analysent cette œuvre complexe en présence de l'auteur qui, parfois, commente ce qu'il a entendu. Ces «constellations» dessinent la cohérence d'un projet qui aboutit à la superbe réinterprétation de la matière mythologique. Les contributions qui traitent du mythe, dont celle de Jean Bollack, sont d'ailleurs parmi les plus passionnantes de ce remarquable ensemble.