Noéplanète ne sera pas le spectacle qui inversera le destin de la Comédie de Genève en terme de fréquentation (lire en page 3). Maladroite et improbable dans sa dramaturgie, la création du Hongrois Arpad Schilling va dérouter plus d’un spectateur. Mais ce travail, qui repose beaucoup sur la fraîcheur de sa jeune distribution, provoque pourtant un étrange attachement. Comme si ce leitmotiv autour de la sélection, jamais naturelle, toujours artificielle et construite, renvoyait chacun à ses choix, ses décisions.

Que voit-on sur la scène de la Comédie totalement dénudée, cintres compris? Un mélange de courts films, de conflits théâtraux, d’acrobaties spectaculaires, d’interpellations publiques. Le thème? L’humanité est finie, il s’agit d’envoyer sur une nouvelle planète une arche qui contient les élus, ceux qui sauront fonder un monde meilleur. En réalité, ce résumé est trop lisse pour rendre compte des multiples pistes, des multiples propositions du spectacle, mais disons qu’il trace un axe auquel on n’est pas fâché de s’agripper quand s’éternisent les scènes de dispute peu ou pas dirigées entre la sœur et le frère, des immigrés sans papier, ou entre le journaliste véreux et son indice pris au piège de son chantage. Face à cette humanité défavorisée, on pense à Koltès, mais autant par compassion pour ces destins dans l’impasse que par regret pour la langue envoûtante de l’auteur français.

On s’agrippe donc, parfois, et on n’est pas les seuls. Sur scène, le long d’une corde ou d’un mât chinois sophistiqué (quatre mâts rassemblés forment un carré), des acrobates font des prouesses d’agilité. Le lien avec ce qui vient d’être raconté ou vécu s’impose rarement, mais l’élément peut être apprécié pour lui-même.

Plus pertinent et superbement réalisé, un film en noir et blanc signé Arpad Schilling raconte, à travers des images surréalistes, la fin d’un monde cosy, le début d’un désert affectif. Cette séquence, par exemple, où une pin-up sur talons hauts fume une cigarette avec nonchalance tandis que derrière elle, la caravane d’un clandestin est broyée par un ratrack sans que la belle ne manifeste aucune réaction. On a vu mille fois cette dénonciation de l’ultramoderne indifférence, mais le moment est saisissant.

Comme est saisissante l’arrivée sur scène d’un Tzigane, Andor «Marci» Balazs, qui raconte que «si tu as la peau foncée à Budapest, impossible d’obtenir un travail». Il dit encore qu’il aimerait fonder sa propre entreprise, puis une famille. Ensuite, le public est invité à lui poser des questions… Bien sûr, cette curiosité sur commande rappelle, par son dispositif, celle du Blanc face au bon sauvage des Expositions universelles du début du XXe siècle. Et, vu les questions posées, les spectateurs jouent de l’ironie. Mais le moment conserve tout de même son potentiel humain. Etrange proposition, donc, très imparfaite, mais attachante.

Noéplanète, La Comédie de Genève, jusqu’au 18 janvier.022 809 60 83, www.comedie.ch Café-croissant avec Arpad Schilling, dimanche 13 janvier à 10h30.