Livre d’artiste

Une danse des morts magique et bariolée

Les histoires de Céline Cerny et les peintures de Line Marquis évoquent la porosité entre le monde des vivants et l’au-delà

Que les morts sont parmi nous, la littérature, la mythologie, les contes, la musique, tous les arts ne cessent de nous le rappeler. Depuis les portraits posés sur les dépouilles des défunts du Fayoum, en Egypte, ils nous regardent du fond des temps avec leurs yeux calmes. Les légendes les montrent qui volent, petites lumières au-dessus des tombes, lucioles et feux follets. Dans les films d’Apichatpong Weerasethakul, ils viennent se plaindre d’être abandonnés ou sucent les âmes des vivants. Parfois, ils ressuscitent, comme les montagnards du roman de Ramuz, Terre du ciel. Au beffroi des églises, ils dansent pour nous rappeler notre finitude. «On vous attend», nous disent-ils dans un étonnant livre d’artiste, conçu à deux. Céline Cerny leur donne la parole dans de petits récits au ton très libre; Line Marquis peint de troublantes vanités, clownesques ou fantomatiques, aux vives couleurs.

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«Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs», affirme Baudelaire. Mais de ces douleurs, ils ne disent rien. Céline Cerny leur rend la parole. Elle le fait d’une voix légère, distante et familière à la fois. Ses âmes errantes ne sont pas menaçantes, contrairement aux squelettes qui s’agitent dans les danses des morts. Elles demandent à être entendues, mais presque sans bruit: Et cric et crac/Dormez-vous/Réveillez-vous, chantonnent-elles. Ecoutons-les. La première égrène ses regrets, ils sont nombreux, odeurs et peurs, colères et bonheurs, «le début et la fin du sommeil, quand tout ramène à la vie», le corps dans toutes ses manifestations. Les petits morts qui n’ont fait que passer sur terre, une voix les accueille et les rassure, explique à ces anges voraces comment se comporter avec les vivants, les visiter sans les terrifier. Une autre voix demande aux défuntes violentées, révoltées, de faire taire leurs cris et de laisser les vivantes vivre et donner vie. «On vous attend», disent ceux qui reposent et jouent sous la terre, prêts à «digérer gentiment» les corps de ceux qui les rejoignent.

Monstre encombrant

Il y a du lyrisme et de la violence dans ces brefs récits, mais qui parviennent étouffés, lointains, voilés. En contrepoint, les toiles de Line Marquis n’illustrent pas, elles racontent à leur tour. Rose et nue, une Ophélie flotte étendue sur une planche rouge vif. Ses cheveux blonds trempent dans l’eau noire d’un lac. Sur le rivage, la maisonnette de conte de fées, les arbres et les fleurs revêtent des couleurs de pâtisseries vénéneuses. Rose aussi, le félin qui ondule dans un paysage indigo.

Plus pâles, comme brouillés ou effacés, des portraits sortis d’un album de famille rappellent les liens entre la mort et la photographie. Dans une flaque carmin, un gentil et encombrant monstre vert s’étale sur un dormeur. Protège-t-il son dernier sommeil? Ces images sont étranges, mystérieuses, burlesques. Sur un fond mauve, des dents sans visage inquiètent comme un sourire sans chat. Une main descend des nuages, sur fond de ciel en feu, pour extraire délicatement un petit corps d’une ronde de bébés qui dansent au milieu de fantômes alarmés par cette intervention. Des squelettes très déterminés arborent des slips pastel.

Malaise amusant

La palette de Line Marquis – ses roses agressifs ou déteints, ses bleus fuligineux, ses verts criards – crée un malaise plaisant, qui inquiète et amuse. L’univers de l’artiste évoque parfois celui du cinéaste Miyazaki, nullement par le dessin, mais par ce qu’ils disent tous deux de la porosité entre notre monde et l’au-delà. Cette «présence des morts» qui obsédait Ramuz se fait ici ludique et cocasse.

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On trouve dans l’écriture, fortement charnelle, de Céline Cerny le même refus du pathos. La réussite est impressionnante, même si les récits sont d’une force inégale, c’est la loi du genre. Au centre du livre, Le basilic, un conte magnifique, inspiré de Boccace, déroule, par la voix de la servante, une longue histoire d’amour et de mort, de transgression et de vengeance, qu’enchante la plante odorante. Partir n’est pas facile, il faut laisser aller les morts, renoncer à les retenir, pour qu’à leur tour ils lâchent prise et cessent de tourmenter les vivants.

Car ils sont souvent séduisants et dangereux, les fantômes qui reviennent hanter ceux qu’ils ont quittés. Il ne faut pas trop les écouter, car les morts sont seulement dans un parfum qui passe, un frisson, une fleur, un souvenir, tout le reste n’est «que mensonge de vivant».


Livre d’artiste

Céline Cerny, Line Marquis
«On vous attend»
art&fiction, 96 p.

Citations:

;Voletant çà et là,
Des lucioles
Ou des âmes vivantes?»

(Sonoko Nakamura, cité en exergue.)

«Voici le temps du chant, du dernier chant.
Les morts ne parlent pas
Parlons pour eux
Prêtez l’oreille pour écouter
Devinez.» (p. 10)

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