«La démarche semble plus marketing qu’artistique»

Justice DSK va porter plainte pour diffamation contre le film d’Abel Ferrara

Les actions en justice se multiplient au nom de la vie privée. L’analyse d’un avocat

Ce film est «une merde», estime Jean Veil, avocat de Dominique Strauss-Kahn, au sujet de Welcome to New York, d’Abel Ferrara. Son client annonce qu’il va porter plainte pour diffamation «d’ici à quelques jours». Avant cela, l’ancien patron du FMI avait déjà poursuivi Marcela Iacub et Régis Jauffret, qui en avaient fait un héros de roman. La première a dû insérer un encart dans son livre. Le second s’est aussi attiré les foudres de la famille Stern, qui a finalement basté. La semaine dernière, Scarlett Johansson a demandé «réparation pour violation et exploitation frauduleuse des droits de la personnalité» à l’écrivain Grégoire Delacourt, qui met en scène son sosie. Saint Laurent, de Bertrand Bonello, a été passé au crible par Pierre Bergé et son avocat Emmanuel Pierrat. Interview.

Le Temps: Dominique Strauss-Kahn et Scarlett Johansson portent plainte. Pierre Bergé pourrait le faire. N’y a-t-il pas une surenchère en matière de défense de la vie privée, au détriment de la création artistique?

Emmanuel Pierrat: Je dirais que la surenchère se trouve plutôt du côté des producteurs de films, qui se veulent de plus en plus sensationnalistes. Prenons le cas du film Saint Laurent: Pierre Bergé n’a aucune intention de censurer Bertrand Bonello mais cette histoire concerne quelqu’un avec qui il a vécu 45 ans et qui est mort il y a seulement trois ans. La blessure est encore ouverte. Bertrand Bonello, au lieu de faire ce qui se fait généralement dans le métier – consulter Pierre Bergé, expliquer ses intentions, etc. –, l’a tenu à l’écart et a fait son film comme un comploteur. Cela ne suscite pas une grande sympathie. Pourtant, Pierre Bergé n’a rien caché de l’addiction à la drogue de son compagnon ou d’autres défauts que l’on retrouve dans le précédent film consacré au créateur.

– Allez-vous porter plainte?

– Je ne sais pas encore. Je ne suis pas sûr que cela soit dans mon intérêt durant la semaine du Festival de Cannes. Et puis le film ne sort qu’en octobre en France, cela laisse du temps.

– Quid de DSK et du film d’Abel Ferrara?

– Le cas de figure est assez différent. Je ne suis pas du tout pro-DSK mais je peux comprendre, après avoir vu le film, qu’Anne Sinclair soit remuée. Les atteintes à la vie privée sont indéniables, qu’elles soient vraies ou fausses. Il n’est pas du tout illégitime dans des démocraties comme les nôtres de vouloir protéger la vie privée. Nous sommes les premiers à nous indigner quand la NSA nous écoute. Quoi que l’on en pense, il y a une vérité judiciaire dans l’affaire DSK. Or il n’existe pas de liberté de fiction dans ces cas-là, tant que la personne est encore vivante. Enfin, le film d’Abel Ferrara est très limite sur la question du rapport judaïté-argent. Je ne suis pas sûr qu’au nom de la liberté de création, il faille mettre en avant de tels propos, à quelques jours d’élections européennes qui pourraient voir des partis d’extrême droite gagner du terrain. En réalisant un tel film, Ferrara est conscient qu’il doit forcer le trait et en rajouter pour avoir de la publicité. Ce faisant, il s’expose. La démarche me semble plus marketing qu’artistique.

– Scarlett Johansson, elle, porte plainte alors que le personnage de Grégoire Delacourt n’est que son sosie. N’est-ce pas aller trop loin?

– Alors là, il s’agit clairement d’un abus. Tout le monde comprend bien qu’il ne parle pas directement d’elle dans le roman. Cela ne revient pas à présenter Anne Sinclair en coupable ou à salir le compagnon d’une vie. C’est comme si vous et moi nous retrouvions dans un dessin animé demain. Cela ne fait pas de mal à une mouche. En revanche, si nous nous retrouvions dans un film sur les nazis, nous pourrions être fâchés.

– Comment placer le curseur entre liberté artistique et respect de la vie privée?

– C’est difficile car il n’y a que des cas particuliers. Nos textes ne sont pas si mauvais; ils posent de grands principes, comme la liberté d’expression, et laissent une marge de manœuvre au juge, la souplesse du curseur. Si l’on prend la loi sur la diffamation, il est écrit qu’on ne doit pas porter atteinte à l’honneur et à la considération de la personne, or ce sont des notions relatives. L’honneur et la considération ne sont pas les mêmes chez un curé ou un voyou. Il revient au juge de les définir.