En 1978, Rolf Lyssy signait Les faiseurs de Suisses. Du haut de ses 941 000 entrées, cette comédie sur la naturalisation reste le plus grand succès du cinéma suisse, une pierre de touche, une référence même auprès des jeunes générations. L’exploit n’a pas nécessairement porté chance à son auteur. Outre les insultes à caractère raciste qu’a engendrées le film, le cinéaste zurichois a dû subir l’envie et la Schadenfreude d’un pays qui considère la réussite avec suspicion. Son film suivant, L’amour en cassettes, a été étrillé par la critique. Et vingt ans plus tard, lorsqu’il a essayé de donner une suite à son hit, le cinéaste a achoppé sur le scénario et sombré dans une grave dépression, un «trou noir».

Depuis cette «année en enfer», il a tourné six documentaires. Aujourd’hui, il revient à la fiction avec Une dernière touche, une comédie douce-amère sur les thèmes de la maladie et de la mort. Gertrud Forster (Monica Gubser) va sur ses 90 ans. Elle a bon pied bon œil, du caractère, elle vit seule dans sa maisonnette. Le sol commence à se dérober le jour où un charmant gentleman sonne à sa porte: elle lui aurait fixé rendez-vous sur un site de rencontre du 3e âge. Or elle n’a aucun souvenir d’avoir flirté sur internet. Est-elle en train de perdre la tête comme cette vieille copine qu’elle visite à l’EMS et qui ne la reconnaît plus? Plutôt mourir… Elle se documente sur le suicide, acquiert le matériel nécessaire à une asphyxie réussie…

Un tempo de jazz

Le trait de noirceur dans la crème feelgood heurte certains spectateurs. Membre du comité de patronage d’Exit, Rolf Lyssy reste impavide: «Le suicide indispose l’Eglise. Pour moi, la mort, c’est la fin. Il n’y a pas le paradis après, sourit-il. L’assistance au suicide, autorisée seulement en Suisse et aux Pays-Bas, est une belle option, car la souffrance est inutile. Je suis prêt à vivre cent vingt ans, mais en bonne santé», s’amuse-t-il. L’humour rend le débat plus détendu avec les spectateurs, généralement âgés de plus de 50 ans, que le thème touche. «C’est bien que le public sorte du cinéma avec de bons sentiments, même si c’est triste. La mort peut aussi être quelque chose de doux.» Le réalisateur reconnaît qu’il n’aurait sans doute pas abordé ce sujet autrefois: «Quand on a 82 ans, on sait que ça va se terminer un jour…»

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Les prémices d’un ras-le-bol existentiel chez Gertrud agitent la famille. La fille pasteure s’inquiète et lui tend la main. Le petit-fils, businessman cupide, se réjouit d’hériter de la maison. Et la petite-fille raffermit une ancienne complicité: elle partage avec l’aïeule le goût de la note bleue; c’est la chanteuse et contrebassiste Delia Mayer qui l’incarne et qui joue deux belles chansons live. Le jazz est l’autre passion de Rolf Lyssy, acquise dans les années 1940 en écoutant le Teddy Stauffer Big Band. Ces treize dernières années, tous les jeudis de la morte saison, le cinéaste tenait la batterie au sein d’une formation de jazz easy listening à l’hôtel Eden au Lac de Zurich. Pour le Woody Allen du Limmatquai, «un bon film doit avoir le tempo juste».

Un autre regard

Dans ses documentaires, Rolf Lyssy aborde des sujets durs, comme l’addiction à l’héroïne ou la peine de mort aux Etats-Unis. Il explique cette bipolarité thématique en se référant à la figure paternelle de Billy Wilder, né en 1906 comme son père. Réputé pour ses comédies, le réalisateur a aussi réalisé de grands drames comme The Lost Weekend ou Sunset Boulevard. «Pourquoi ne pas se mouvoir dans différents styles? En se souvenant que la comédie reste le genre le plus compliqué à faire: si on annonce une comédie et que le public ne rit pas, c’est raté.»

L’auteur des Faiseurs de Suisses a marqué à jamais la conscience helvétique. Il a toutefois dû se battre pour financer Une dernière touche, parce que la comédie et son grand âge effrayaient les décideurs. Il pose un regard sans indulgence sur le cinéma suisse, «vivant, mais parfois très médiocre».

Nous sommes un pays de travailleurs. Il fut un temps où cinéaste, peintre, musicien n’y étaient pas considérés comme des professions sérieuses

Rolf Lyssy

Lorsqu’on lui demandait comment il trouvait ses idées, le réalisateur Francesco Rosi répondait: «Je lis chaque jour les journaux. Les histoires sont dedans.» Rolf Lyssy confirme. Il estime que la Suisse reste un bon réservoir à idées, qu’on pourrait faire une belle comédie sur le thème des expats, ces exilés temporaires à gros revenus qui se frottent à une autre culture. Lui, il a tôt fait l’apprentissage de la différence quand, à 8 ans, habillé à la mode zurichoise, il s’est retrouvé dans un village, seul Juif parmi les fils de paysans ou d’ouvriers. Il a appris à «garder un peu de distance, à cultiver un autre regard».

«Nous sommes un pays de travailleurs, médite-t-il. Il fut un temps où cinéaste, peintre, musicien n’y étaient pas considérés comme des professions sérieuses.» Il rappelle cette scène des Faiseurs de Suisses quand un policier demande à une ballerine: «Quel est votre travail?» Elle répond: «Je danse.» Le policier: «Et pendant la journée?» Pour Rolf Lyssy, on ne trouverait jamais ce dialogue dans un film américain: «Il traduit la petitesse de la Suisse. Il faut dépasser l’humour «Biertisch» («noces & banquets»).» Lui, il a pour maîtres Charlie Chaplin, Laurel & Hardy, Harold Lloyd, les Marx Brothers, Buster Keaton, Jerry Lewis, Mel Brooks et, au premier rang, Woody Allen. Il fait souffler sur nos montagnes leur esprit qui rend la vie et la mort plus légères.


La dernière touche (Die Letzte Pointe), de Rolf Lyssy (Suisse, 2017), avec Monica Gubser, Delia Mayer, Suly Röthlisberger, Peter Jecklin, 1h39.