Les Neuf Visages du cœurTrad. de Marielle MorinPhilippe Picquier, 600 p.Dans le compartiment pour dames de la littérature indienne, Anita Nair occupe une place de plus en plus importante. A 39 ans, elle a déjà fait le tour du monde des traductions, après avoir elle-même beaucoup navigué puisque son chemin passe par Madras - où elle est née -, l'Angleterre, les Etats-Unis - où elle a réalisé des reportages, sur la situation des homeless en particulier - et le Kerala, où elle vit aujourd'hui en se consacrant exclusivement à l'écriture. «On me demande souvent pourquoi j'écris en anglais pour décrire une réalité qui est étrangère à cette langue, explique Anita Nair. La raison, c'est que j'ai grandi dans un environnement anglo-saxon. Je pense qu'il faut opérer une synthèse entre les deux cultures. Nous sommes le produit de cet étrange métissage. Cette identité clivée ressemble d'ailleurs à l'Inde, qui tient en équilibre entre des villes très modernes, en pleine métamorphose, et des campagnes où les changements sont beaucoup moins rapides.»

Grâce à ce défricheur de l'ailleurs qu'est Philippe Picquier, nous avons pu découvrir deux romans d'Anita Nair, une chronique du monde rural dans l'Inde du sud (Un Homme meilleur) et un remarquable panorama de la condition féminine au pays des saris, Compartiment pour dames, où, à l'occasion d'un voyage en train, se confessent cinq femmes issues de cultures et de milieux différents.

Les Neuf Visages du cœur font également alterner les voix et les registres, en mêlant le quotidien et le mythe. Comme au théâtre, entre les années 1930 et aujourd'hui, les personnages défilent, parlent, se livrent. Saadiya, la femme soumise aux lois d'airain de la tradition musulmane, qui va finir par secouer le joug paternel. Son mari Sethu, l'étrange vagabond parcourant les campagnes à bicyclette en compagnie du docteur Samuel, qui s'escrime à lui faire découvrir la Bible. Koman, le fils de Sethu et Saadiya, célèbre danseur de kathakali qui utilise toutes les subtilités de son art pour conseiller et secourir sa nièce Radha. Laquelle est en pleine crise affective, parce que son cœur est tiraillé entre un époux balourd et un bel Américain, Christopher, dont le violoncelle et le regard d'émeraude vont la faire chavirer...

D'un personnage à l'autre, Anita Nair tisse un fil qui remonte aux racines profondes de l'Inde: le kathakali, cette danse sacrée où les mimiques du visage servent à exprimer l'éventail des sentiments, comme si toute la gamme de nos émotions pouvait être mise en scène, le temps d'un spectacle qui dure une nuit entière. A la manière des acteurs du kathakali, les héros du roman vont être confrontés à toutes ces émotions-là, à ce «langage sans paroles» qui correspond aux «neuf visages du cœur»: l'amour, le mépris, le chagrin, la colère, le courage, la peur, le dégoût, l'émerveillement et la sérénité... «Quand je danse, je sais qui je suis», dit Koman dans ce beau roman où se télescopent les désarrois des hommes et la magie d'un rituel qui, depuis des siècles, leur permet de mieux se connaître et d'affronter leurs propres inquiétudes. C'est dire l'ambition d'Anita Nair, qui cherche dans les traditions de sa terre natale des clés pour comprendre le présent. Et pour le réenchanter.

Samedi Culturel: Vous vivez à Bangalore, l'une des villes les plus étonnantes de votre pays. A cette mégapole, votre compatriote Lavanya Sankaran a consacré un recueil de nouvelles, «Le Tapis rouge», traduit cette année au Mercure de France. Comment percevez-vous cette ville qui, dit-on, est la Silicon Valley de l'Inde?

Anita Nair: Je constate que Bangalore a de plus en plus de peine à s'adapter à son fabuleux développement. L'une des causes, c'est le nombre croissant de migrants, étrangers et indiens à la fois. Aussi la couleur locale tend-elle à disparaître mais j'adore toujours autant cette ville. Elle est très belle, ensoleillée, avec des espaces verts que j'apprécie particulièrement.

Dans «Les Neuf Visages du cœur», vous parlez longuement du kathakali, le théâtre dansé du sud de l'Inde. Quelles sont les raisons de cette fascination?

D'abord, c'est un art qui accorde beaucoup de place à l'interprétation, laquelle n'a rien à voir avec l'improvisation. Dans les autres danses indiennes, les comédiens doivent respecter scrupuleusement le livret alors que le kathakali, lui, exige du danseur beaucoup d'initiative, beaucoup d'invention: ses qualités intellectuelles sont sans cesse sollicitées. J'aime aussi ce théâtre parce que ses acteurs ne sont jamais ni blancs ni noirs, mais dans l'entre-deux: le personnage le plus démoniaque peut en même temps être un tendre romantique, et le plus héroïque peut être aussi le pire des égoïstes. Ces caractéristiques, à mon avis, sont riches de sens pour l'Occident. Le message du kathakali, c'est qu'on doit accepter que les gens soient bons et mauvais à la fois...

Contrairement à beaucoup d'écrivains indiens de la diaspora, vous avez décidé de vivre et d'écrire dans votre pays natal. Est-ce un privilège?

Je ne crois pas que je pourrai m'épanouir ailleurs. J'adore l'Inde, elle m'apporte tout ce dont j'ai besoin, pour vivre et écrire. C'est aussi une question de fierté nationale. Ici, j'ai le sentiment très vif d'avoir une identité, de savoir qui je suis et d'où je viens.

Comment envisagez-vous l'avenir de l'Inde?

Je suis résolument confiante. Je pense que ce pays sera l'une des grandes puissances du monde. Ici, nous avons trois atouts précieux: la technologie, le dynamisme intellectuel, et surtout la patience! L'Inde pourra ainsi devenir un exemple de sagesse. Mais il y a encore beaucoup de difficultés à surmonter, sur le plan socio-économique, sur le plan de la religion et de l'environnement. Les gens sont de plus en plus conscients de ces problèmes et mon optimisme me pousse à croire qu'il y aura des changements à court terme.

Selon vous, à quoi la littérature servira-t-elle au XXIe siècle?

Je suis convaincue d'une chose: le rôle de la littérature, c'est d'être la gardienne de la société. A cause du rythme effréné de nos existences, nous n'avons plus le temps de réfléchir à ce que nous sommes, vers quel destin nous allons. Mais la littérature est là, pour offrir un miroir à nos sociétés, et pour nous inviter à nous interroger sur nous-mêmes. C'est grâce à ce miroir-là que les choses pourront changer.