roman

Une enfance dorée au Liberia, déchirée par la guerre civile

A travers ses réminiscences de privilégiée, la journaliste libéro-américaine Helene Cooper raconte le naufrage de l’utopie du retour en Afrique des esclaves affranchis dans «La Maison de Sugar Beach» ou les «Réminiscences d’une enfance en Afrique»

Genre: Roman
Qui ? Helene Cooper
Titre: La Maison de Sugar Beach. Réminiscences d’une enfance en Afrique
Traduit de l’anglais par Mathilde Fontanet
Chez qui ? Zoé, 368 p.

La tragique histoire du Liberia a suscité de nombreux ouvrages, essais ou romans. Le «règne» de Charles Taylor a inspiré en partie le superbe American Darling de Russell Banks (Actes Sud, 2005); Ahmadou Kourouma a pensé aux enfants-soldats engagés dans la guerre civile en écrivant Allah n’est pas obligé (Seuil, 2005). Helene Cooper, elle, a vécu les événements de l’intérieur, c’est ce qui donne à son témoignage une vie et une force particulières. Actuellement correspondante auprès de la Maison-Blanche pour le New York Times , auparavant grand reporter dans le monde entier, cette journaliste sait raconter de manière vivante tout en gardant une distance objective. Elle est née en 1966 à Monrovia, arrière-arrière-arrière-arrière-petite-fille d’Elijah Johnson, un des pères fondateurs du pays. En 1822, la Société américaine de colonisation avait institué ce territoire sur la côte Ouest de l’Afrique pour se débarrasser des esclaves affranchis. Ces derniers ont instauré un système de classes fondé sur l’asservissement des autochtones et le travail forcé. Ces Congos, comme les appellent les Libériens d’origine, souvent métissés, considéraient avec mépris les indigènes et leur parler petit-nègre. Un clivage qui se perpétue jusqu’à la fin du XXe siècle: «Si tu étais un Indigène d’origine tribale, tu avais beau posséder un PhD de Harvard, tu restais socialement inférieur au premier Honorable venu titulaire d’un bachelor de pacotille d’une université de province.»

Fille de l’Honorable John L. Lee Cooper Junior, petite-fille de Radio Cooper, qui installa l’électricité au Liberia, Helene grandit dans un milieu extrêmement privilégié. La famille habite la somptueuse maison de Sugar Beach avec ses vingt-deux pièces et ses nombreux domestiques, les enfants vont à l’école américaine, où ils apprennent à parler Cullor comme les Américains, ils écoutent Michael Jackson. Les vacances se passent dans la villa sur la Costa blanca en Espagne, et la mère, issue elle aussi d’une lignée fondatrice, les Dennis, a de longs cheveux lisses, «doux et soyeux», critère suprême de beauté. Quand on a eu la chance de visiter les Etats-Unis, on peut se vanter d’être une binnetou ( been to ). Mais dans la grande demeure luxueuse trop loin de la ville, la petite Helene s’ennuie, elle a peur des esprits mauvais et des «chasseurs de cœur». Pour elle, sa mère adopte une petite indigène, Eunice: l’enfant considère avec méfiance et hostilité cette étrangère qui pourtant deviendra son rempart contre le monde extérieur. Ce récit bon enfant, assombri pourtant par le divorce des parents, laisse entrevoir une société patriarcale, comme les colonies voisines, à la différence qu’ici, ce sont des Noirs qui exploitent d’autres Noirs. Un contexte qu’on découvre au fil du livre car Helene Cooper entrelace ses «réminiscences» enfantines d’informations historiques.

Ce monde bascule en 1980, quand le sergent-chef Samuel K. Doe prend le pouvoir, avec l’appui d’une population exaspérée par les injustices, après les émeutes dues à l’augmentation du prix du riz. C’en est fini de la suprématie congo. L’enfance vole en éclats. Dans la maison de Sugar Beach, la mère est violée par les soldats. Ce sera l’exil aux Etats-Unis, la séparation d’avec Eunice, les allers et retours des parents vers un pays déchiré par la guerre civile, l’apprentissage de la pauvreté et du racisme. Helene Cooper parvient à faire des études, à se tailler une place de journaliste dans des publications locales, puis se lance dans une carrière internationale, couvrant même la guerre en Irak. Pendant ce temps, son pays sombre dans la guerre civile. Des créatures en robes de mariée et perruques blondes, ivres et droguées, parcourent le territoire, pillant, violant, tuant. John Doe est assassiné. Charles Taylor, qui lui succède en 1997, instaure une dictature encore plus violente. Le Liberia est un trou noir, occulté dans le cœur de la jeune femme. Elle finira par s’y rendre en 2003 pour revisiter les lieux de son enfance et revoir sa sœur Eunice, après plus de vingt ans de séparation. Pour savoir aussi d’où elle vient: «Je suis de retour chez moi. Ici, chez moi, c’est l’enfer.» Mais aussi: «Je ne suis pas fière de ce qu’est devenue Monrovia, mais qu’elle ait pu survivre d’une manière ou d’une autre.»

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Niles Week Register, Norfolk, Virginie, 7 février 1829

(cité en exergue par Helene Cooper)

«Beaucoup d’entre elles, n’était leur couleur de peau, seraient des membres estimés de la société des Etats-Unis»
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