Culture

Une enfance en Turquie entre Orient et Occident

Avant de devenir un écrivain et un professeur reconnu, Nedim Gürsel a été un orphelin privé de son père avant de l'avoir bien connu. Il cherche dans l'album de famille les traces du pays encore archaïque et déjà moderne qu'il a dû fuir.

Nedim Gürsel. Au Pays des poissons captifs. Une enfance turque. Trad. d'Esther Eboyan. Editions Bleu autour, 238 p.

En 1980, à Paris, Nedim Gürsel reçoit une convocation au tribunal d'exception, adressée au «professeur à l'Université de la Charbonne». Son roman, Un Long Eté à Istanbul, a été saisi après le coup d'Etat du 12 septembre. Le jeune auteur a 29 ans. «Je n'ai pas choisi d'aller à Paris; à chaque fois, j'y étais contraint», écrit-il dans son récit autobiographique, Au Pays des poissons captifs (Sag Salim Kavussak).

Le poisson captif, c'est Balikesir, la ville de son enfance, dite aussi en grec Paleokastro. Ce livre est un retour au pays natal, dans le désordre des souvenirs. Une tentative de dialogue avec un père disparu avant même que le petit garçon ait pu le connaître et que l'écrivain fait exister en imagination. Orhan Gürsel est mort à 38 ans sur une route de Turquie, dans un accident d'autobus, juste avant que sa femme rentre de Paris où elle était allée, après son mari, apprendre le français. La «colonne» de la famille s'est écroulée.

Sur une des photos qui rythment cet album de famille, on voit un jeune couple sur un balcon. Ils sont assis sur des tabourets, côte à côte, plongé chacun dans un livre: des intellectuels turcs, passionnés par la culture européenne. Qui étaient ces jeunes gens? Leur fils reconstruit leur histoire avec des bribes de mémoire et quelques images: une famille qui semble heureuse, un père, une mère, deux garçons. A l'arrière-plan de l'histoire, la sombre grand-mère paternelle, nimbée de la fumée des cigarettes qu'elle fume comme on proteste. Elle aussi restée veuve, seule pour élever ses fils. Le grand-père maternel, un juge qui préférait la lecture du Coran et la quête mystique à l'exercice de la loi, est la figure tutélaire qui remplace l'absent et donne les clefs du monde. Les tantes aux voix perçantes, dont les disputes troublent la torpeur de la maison des grands-parents, occupent quand même la place des bonnes fées.

Des lettres, écrites de Paris par le père puis par la mère, publiées en annexe, sont étrangement distantes. Il y est question d'argent, souci majeur, de cadeaux achetés (en insistant sur le prix), de la scolarité des enfants. Dans celles de la mère résonnent les reproches envers un mari trop rêveur. Peut-être les conventions empêchaient-elles ce jeune couple de se manifester des sentiments?

Bien des années plus tard, quand son fils sera condamné à l'exil à cause de ses écrits, la mère le traitera durement, le blâmant lui plutôt que le régime. «Chien qui va crever pisse sur le mur de la mosquée, écrivain qui veut la raclée pisse sur le mur de la caserne», lui dit-elle avec colère. En veut-elle à ce fils éloigné pendant «ces jours d'infamie et d'angoisse» de la dictature militaire? Elle a à ses côtés le «bon fils», l'aîné, revenu au pays, lui. Elle semble avoir été une travailleuse acharnée, formant des milliers d'élèves, traduisant aussi, passionnément, Robbe-Grillet, Sarraute, et surtout le Gide de La Porte étroite, qui correspondait à sa morale austère. A sa mort, ses fils ont déclaré à l'imam: «C'était une âme pieuse.» Comme l'était le grand père Nedim, homme de loi et de mystique, qui a appris à l'enfant l'alphabet arabe, ces caractères plus mystérieux que les lettres latines de l'école et qui semblaient doués d'une vie autonome, pareils «aux fourmis quand on soulève une pierre couverte de mousse».

Ce livre est aussi l'exorcisme d'une culpabilité inexpiable. Des souvenirs d'enfance remontent, des désobéissances. Un jour, le garçon a sauté du balcon, par défi, pour ne pas perdre la face, au risque de sa vie. Bravant l'interdiction, il a donné une pièce à la mendiante en face de chez lui puis il a repris l'aumône, bourrelé de remords dans les deux cas. Aujourd'hui, il se livre à ses confessions, entre Sartre et Rousseau. Le petit garçon, qui écrivait romans et poèmes sous le regard critique de son père, a réussi. Une vingtaine de livres traduits en français en témoignent. Il a consacré des essais à Yachar Kemal et à Nazim Hikmet. «Quand j'ai renoncé à sauver la nation, j'ai cru pouvoir sauver le monde; quand j'ai renoncé à sauver le monde, j'ai cru pouvoir sauver la littérature. Je sais désormais, et fort heureusement, que je suis incapable de me sauver moi-même», c'est la morale apaisée de ce beau témoignage.

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