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Une enquête peut en cacher une autre

En retraçant l’histoire d’un pédophile condamné à mort en Louisiane, Alexandria Marzano-Lesnevich, juriste engagée contre la peine capitale, se confronte à son propre passé d’enfant abusée

Roman? Enquête à l’américaine, façon «nouveau journalisme»? Témoignage? Autobiographie? Reconstitution d’une affaire judiciaire? Tout à la fois. Ce que raconte la narratrice, Alexandria Marzano-Lesnevich elle-même, est une histoire vraie. Tout, ici, est parfaitement avéré, mais les faits sont constamment passés au crible de l’émotion. Et observés à travers le prisme de la subjectivité de celle qui tient la plume, à la manière de certains récits de Joyce Carol Oates.

D’abord, il y a un meurtre sordide. Le 3 février 1992, dans une ville de Louisiane – Iowa, deux mille âmes –, Ricky Langley, un jeune garagiste de 26 ans, tue par étouffement son petit voisin de 6 ans, Jeremy Guillory. Puis il le prend dans ses bras, le porte dans sa chambre, recouvre son cadavre d’une couverture et le cache dans un placard. Lorsque la mère de Jeremy constatera sa disparition, elle ameutera policiers et pompiers. Croyant que l’enfant s’est perdu dans les bois de la région, ils les passeront au peigne fin avant que, quelques jours plus tard, Ricky n’avoue son crime et ne retourne en prison, cette prison où il avait déjà été enfermé pour pédophilie.

Rapport des psychiatres: «Derrière ses lunettes épaisses, ses yeux restent trop fixes, une immobilité qui laisse entrevoir une déconnexion fondamentale avec la vie, un désespoir constitutif.» Trois procès suivront et il sera d’abord condamné à la peine de mort, puis à la réclusion à perpétuité.

Appels au secours

Le second acte s’ouvre une décennie plus tard, en 2003. Alexandria Marzano-Lesnevich, étudiante en droit, fille de deux juristes du New Jersey, commence un stage dans un cabinet d’avocats. Farouchement opposée à la peine de mort, elle visionne les aveux filmés du criminel incarcéré en Louisiane, épluche des centaines de dossiers et de procès-verbaux, relit les articles de presse.

Au fil de ses recherches – une véritable enquête policière –, elle apprendra que Ricky Langley est le fils d’une mère amputée et alcoolique, qu’il est venu au monde après la mort de deux jeunes frères, qu’il était un élève décrocheur, qu’il avait des tendances homosexuelles, qu’il a fait des tentatives de suicide à la fin de l’adolescence mais que ses appels au secours n’ont jamais vraiment été écoutés.

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Troisième acte: plus la narratrice s’approche de la personnalité de celui qui l’intrigue tant, plus elle s’efforce de le comprendre, et plus sa propre vérité va lui sauter au visage. Car l’histoire de Ricky Langley lui rappelle la sienne et réveille peu à peu les blessures d’un passé qu’elle croyait avoir conjuré, des blessures qui remontent à son enfance, lorsque son grand-père pédophile se livrait sur elle à des attouchements sexuels. «Il me tient les jambes écartées. Il se frotte contre moi. Autour de moi, les molécules tournoient. Je sens que je me désagrège», se souvient avec effroi Alexandria Marzano-Lesnevich, qui révèle aussi la lâcheté de ses parents, lesquels fermèrent les yeux sur des actes qui la traumatisèrent tout au long de son enfance, «comme une boule au fond de la gorge».

Secrets de famille

Entre sa vie et celle de Ricky Langley, elle tissera bien d’autres fils, dans ce récit qui raconte comment les autres sont parfois le miroir de soi-même. Et comment un fait divers peut raviver de douloureux secrets de famille. Ce mal qu’on a voulu taire autour d’elle, la narratrice pourra-t-elle l’extirper de son cœur? Voilà la question qu’elle pose également, tout en se livrant à un farouche réquisitoire contre la peine de mort. «A travers les ouvrages que je lisais, écrit-elle, j’ai commencé à envisager la Constitution comme un document d’espoir. Mais la loi que j’aime tant peut donc imposer la mort! Peu importent les raisons évoquées dans les livres de droit. C’est là que ça a commencé: avec horreur. A partir de cet instant, je serai toujours contre la peine de mort.»

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Quant à savoir comment Alexandria Marzano-Lesnevich a pu concilier la reconstitution objective du crime et sa propre subjectivité, elle répond: «Il s’agit d’un livre sur ce qui s’est produit, oui, mais aussi d’un livre sur ce que nous faisons de ce qui s’est produit. Il parle d’un meurtre, il parle de ma famille, il parle d’autres familles dont les vies ont été bouleversées.

Mais plus que ça, bien plus que ça, il s’agit d’un livre sur la façon dont nous comprenons nos vies et le passé, sur la façon dont nous nous comprenons les uns les autres. Pour y parvenir, nous créons tous des histoires.» Et l’on referme L’empreinte avec, en tête, ces mots de Truman Capote dans De sang-froid: «Il est toujours possible que la solution d’un mystère en résolve un autre.»



Récit

Alexandria Marzano-Lesnevich

«L’empreinte»

Traduit de l’anglais par Héloïse Esquié
Sonatine

471 p.


Citation:

«Il s’agit d’un livre sur ce qui s’est produit, oui, mais aussi d’un livre sur ce que nous faisons de ce qui s’est produit.»

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