Je lis dans The New York Times (9.05) un intéressant article retraçant le parcours de Vidal Sassoon, génie créatif autant que commercial, né à Londres il y a 84 ans et mort à Los Angeles mercredi dernier.

Vidal Sassoon, c’est l’homme qui mit les ciseaux dans la choucroute des filles des années 1960, le créateur de la coupe bol graphique de Mary Quant et du look poussin sexy de Mia Farrow. C’est aussi un pionnier de la marque globale, avec ses salons dans le monde entier, sa gamme de produits et ses stars de pub. Andy Warhol a posé pour une laque Vidal Sassoon, qui dit mieux?

J’apprends – sans étonnement car la résilience est un puissant carburant de réussite – que le roi du ciseau est né de famille pauvre et de père évanescent. Il a passé une partie de son enfance en orphelinat. Il n’a retrouvé sa mère qu’à 11 ans.

Quand il en eut 14, ladite mère décida pour lui: il serait coiffeur. C’était inéluctable, elle avait eu une vision. Et Vidal, qui s’imaginait architecte, fit ce que sa maman lui avait dit de faire. Il devint coiffeur, tendance Bauhaus.

Pour dire les choses avec une pointe de malice, Vidal Sassoon avait un autre point commun avec les architectes: une petite tendance à se prendre pour Dieu le père. On l’a vu corriger d’une tape de peigne sur les doigts la cliente qui avait osé porter la main à sa propre chevelure au milieu du processus créatif. Ou planter une paire de ciseaux au plafond sous l’emprise de l’exaspération. Le célèbre Figaro était, à n’en pas douter, de l’espèce dictatoriale: il avait la vision de ses clients «sassoonisés», lesquels clients avaient intérêt à être d’accord avec lui. Il faisait un peu comme sa maman avait fait avec lui quand il avait 14 ans, en somme.

Elle avait eu raison, il avait raison: la preuve. Le grand homme ayant volé de succès en succès, on imagine que sa conviction et son autoritarisme se sont nourris réciproquement au fil du temps: le client n’est pas d’accord? Normal, je ne l’ai pas encore révélé à lui-même. Plus tard, il comprendra et me remerciera.

Il y a deux clientes en moi: celle qui déteste Vidal Sassoon car ce qu’elle demande à un prestataire de services, c’est d’être à l’écoute de ses besoins. Et celle qui rêve d’un Vidal Sassoon qui saura, mieux qu’elle, ce qu’elle veut. Elle dit «Conseillez-moi» et déteste s’entendre répondre d’une voix molle: «Ben ça dépend de vos goûts…» Elle aspire à sentir se poser sur elle le regard inspiré qui, d’un seul coup, la comprend et la transforme. Ah Vidal, dites-moi qui je suis…

Ce que l’histoire ne dit pas, c’est si Vidal Sassoon aurait été un bon architecte. Meilleur peut-être qu’il ne fut coiffeur?

On ne sait pas non plus, parmi ses clients censés comprendre plus tard ce qui était bon pour eux, combien n’ont fait que pester en attendant la repousse. En d’autres termes: Vidal Sassoon a-t-il rendu capillairement heureuses une majorité de personnes ou son succès repose-t-il surtout sur quelques célébrités qui ont fait le buzz?

La vie est ainsi faite qu’on n’aura jamais la réponse à ces questions. Et qu’entre l’envie et la crainte d’avoir un Vidal Sassoon dans sa vie, le cœur humain est condamné à balancer.