Une escroquerie aux proportions inouïes

Fait divers Pendant dix ans, une famille de notables du Lot-et-Garonne s’est trouvée sous l’emprise d’un manipulateur phénoménal

Un livre paraît, qui raconte l’affaire dite des «reclus de Monflanquin»

Ils étaient toute une famille. Onze personnes, trois générations. Et ils y ont cru, dur comme fer: un complot judéo-maçonnique les menaçait, ils étaient en danger de mort. Car leur famille comptait parmi les «élus». Dépositaires d’un trésor fabuleux, ils étaient destinés à accomplir de grandes choses. L’affaire a duré dix ans, c’était les «reclus de Monflanquin». Aujour­d’hui deux des protagonistes publient un livre* qui rappelle les faits et donne à comprendre les procédés d’une manipulation aux proportions inouïes.

En 1999, cette famille d’aristocrates du Sud-Ouest, les de Védrines, tombe sous la coupe d’un escroc mythomane du nom de Thierry Tilly. Il leur invente cette histoire à dormir debout, si énorme qu’ils l’avalent toute ronde. Et délèguent à l’aigrefin, qui disait être un agent secret «supranational» au service de l’ONU, le soin de les protéger.

Pendant dix ans, la famille de Védrines – la matriarche, Guillemette, 86 ans au début de l’affaire, ses trois enfants, Philippe, Ghislaine et Charles-Henri, les deux épouses des frères, respectivement, Brigitte et Christine, et cinq petits-enfants ­entre 15 et 22 ans – a vendu tout ce qu’elle avait, jusqu’à vivre dans le dépouillement. Au total, ils ont transféré près de 5 millions d’euros à Thierry Tilly, en paiement des prétendus services secrets chargés de les défendre. Progressivement, ils ont tout quitté, le travail, les études, et, pour certains, leur conjoint ou leurs enfants, pour aller s’enfermer dans le domaine familial de Martel, à Monflanquin. Lorsqu’ils cessent de payer leurs impôts, tous les meubles du château seront saisis. Ils se replient alors dans la propriété du frère aîné, et ils vivent, là aussi, repliés sur eux-mêmes, en état de paranoïa avancé, passant parfois plusieurs jours de suite les volets clos.

Le plus extraordinaire, c’est que le manipulateur ne se trouve pas physiquement avec eux. Il tire les ficelles mentales depuis Oxford, par téléphone, par fax, par e-mail, par messagerie instantanée. En 2001 déjà, il quitte la France pour échapper à des poursuites judiciaires. Depuis son exil, il appelle chacun, plusieurs fois par jour, reçoit des comptes rendus détaillés, donne des instructions, dit des choses aux uns, tout en interdisant qu’elles soient répétées aux autres. Chaque membre de la famille devient l’élu parmi les élus, le seul ­digne de la confiance du «maître».

L’expertise psychiatrique de Thierry Tilly – condamné en deuxième instance, en juin 2013, à 10 ans de prison ferme pour abus de faiblesse, entre autres – montrera que l’homme est doté d’une mémoire exceptionnelle. S’il est parvenu à maintenir autant d’individus sous son emprise, pendant si longtemps, des personnes par ailleurs tout à fait ordinaires, éduquées et socialement intégrées, c’est qu’il s’est d’abord positionné, auprès de chacun, en oreille bienveillante. Récoltant petit à petit des informations sur tout et sur tous, stockant la moindre anecdote pour la ressortir, réinterprétée, au moment opportun, il exploite un terreau familial déjà plein de rancœurs sourdes, pour construire petit à petit sa fiction paranoïaque. Untel a des problèmes professionnels? C’était un coup du père, ou du beau-frère, à la solde du «réseau ennemi». Untel est mort il y a vingt ans? En fait, il avait été empoisonné. Passant pour omniscient, il réconforte aussi, en offrant une explication à tout, externalise la cause des malheurs, met tout sur le dos de «l’ennemi». Les enfants sont montés contre leurs parents, et les frères et sœurs entre eux. Mais tous sont persuadés, ensemble, d’êtres seuls contre le monde.

Passé au filtre du mythomane extraordinaire, le quotidien devient un champ de mines. Un trousseau de clés perdu, un objet déplacé sont aussi les signes que «l’ennemi» est dans la place. Dans la rue, un homme au comportement inhabituel devient un «agent ennemi». A force de réécrire le passé et le présent, le manipulateur sape petit à petit l’assise psychologique de ses «fidèles». Tout en faisant des promesses: l’argent qu’ils lui versent leur sera rendu au centuple, puisqu’il est placé pour produire un rendement de 10% par mois. S’il faut vivre, ce jour, dans le noir, en hiver sans chauffage, ou se priver de nourriture et de sommeil, ce n’est que pour un temps. Les lendemains seront pleins de richesses et de reconnaissance sociale. Aux enfants, il promet de futurs postes d’agents secrets, un avenir professionnel radieux.

Chaque jour qui passe dans la précarité les fragilise davantage. Depuis sa base d’Oxford, Thierry Tilly parvient à leur faire faire n’importe quoi. Il les déplace comme des pions d’un pays à l’autre, les enfants en Angleterre, les parents en France, les uns à la montagne, les autres à la campagne, deux jours par-ci, trois mois par-là, dans l’incertitude la plus absolue. Les «reclus de Monflanquin» perdent tout, la notion du temps, le sens de la réalité.

En 2008, Thierry Tilly réunit la famille à Oxford et leur fait croire que Christine de Védrines détient les clés d’une fortune extraordinaire, transmise de génération en génération au sein de la noblesse. Jusqu’à ce qu’elle crache une suite de chiffres en forme de numéro de compte bancaire, elle sera torturée par sa propre famille, privée de nourriture et de sommeil, battue, contrainte de rester assise dans ses excréments durant des semaines entières. Début 2009, elle finira par s’enfuir en France, avant de déposer plainte devant la justice bordelaise. Thierry Tilly est arrêté en Suisse en 2009 alors qu’il se rend à Zurich.

Pour la famille, commence alors le difficile travail de reconstruction. Renouer avec les proches, les amis, les enfants, les conjoints, éconduits sous l’emprise du manipulateur. Surmonter la honte. A chacun, dix ans de vie ont été volés. Mais tous n’ont pas perdu la même chose. Certains y ont laissé toute leur fortune, passant de la vie de château à celle en HLM. D’autres ont pu récupérer des biens, des immeubles. Mais trois ans après leur «libération», les dégâts psychologiques sont encore à ciel ouvert.

* Diabolique, Ghislaine de Védrines et Jean Marchand, XO, 2014. 413 p.

Sur le même sujet: Nous n’étions pas armés, Christine de Védrines, Plon, 2013. 305 p.

Pendant dix ans, les de Védrines ont vendu tout ce qu’ils avaient, perdant près de 5 millions d’euros