Histoire

Une exposition évoque tous ces Russes que la Suisse a inspirés depuis 1814

On fête cette année deux siècles de relations diplomatiques entre Suisse et Russie. Mise sur pied par les réseaux russes de musées, accueillie au château de Penthes, à Genève, une exposition dépasse l’histoire diplomatique pour évoquer tous ceux qui ont vécu en Suisse, qu’ils fussent peintres ou révolutionnaires

Tous ces Russes que la Suisse a inspirés

Histoire On fête cette année deux siècles de relations diplomatiquesavec Moscou

Le château de Penthes, à Genève, accueille une exposition qui réveille le souvenir des peintres et des révolutionnairesqui ont vécu en Suisse

Les deux cents ans de relations diplomatiques entre la Russie et la Suisse auraient sans doute été fêtés de manière plus fasteuse en d’autres temps. La crise ukrainienne et certaines actualités ont un peu terni les célébrations inaugurées avec les Jeux olympiques de Sotchi. L’exposition qui ouvre au château de Penthes, au Musée des Suisses dans le monde, en cette fin d’année, offre à cet anniversaire une visibilité qu’il n’a guère eue jusqu’ici. Bien sûr, on aura encore l’occasion de le commémorer l’an prochain, avec la Russie invitée d’honneur du Salon du livre et de la presse de Genève, mais on tient là un morceau de choix, qui aborde tant l’histoire politique que les échanges artistiques. L’exposition est signée par le Centre d’Etat des musées et des expositions Rosizo, et bénéficie donc de prêts importants d’une quinzaine d’institutions russes.

En 1814, le 22 février selon le calendrier russe (le 6 mars, selon le calendrier grégorien) le comte Jean Capo d’Istria se présente devant la Diète fédérale. Il est l’envoyé d’Alexandre Ier auprès de la République helvétique. Dès la fin de l’année, au Congrès de Vienne, il sera un défenseur indispensable de l’unité et de l’autonomie de la Suisse, la Russie devenant garante de sa neutralité. Bref, la Suisse moderne doit beaucoup à la Russie d’Alexandre Ier, lui-même redevable à un Vaudois, Frédéric-César de La Harpe, qui fut son professeur et son «guide» pendant onze années.

Bien sûr, les échanges entre Russie et Suisse ont précédé de beaucoup l’officialité de 1814. Le Musée des Suisses dans le monde le sait, qui a souvent évoqué ces liens, riches de personnages comme François Le Fort, compagnon d’armes de Pierre le Grand, ou encore les savants Leonhard Euler ou Daniel Bernouli. On en trouve quelques échos en marge de l’exposition vernie ce jour. Tout comme une dizaine d’œuvres témoignent de l’intérêt de collectionneurs genevois pour l’art moderne et contemporain russe.

Anna Pakhamova, sa commissaire, nous a guidée de salle en salle en s’excusant, dans un anglais au délicat accent slave, de ne connaître aucune des langues de cette Suisse qui a tant compté pour tous les Russes dont il est question ici. Les premières salles reviennent sur l’époque des guerres napoléoniennes, de l’ambassade de Capo d’Istria, ou Kapodistrias (l’homme est né à Corfou) et du Congrès de Vienne, avec force portraits et documents.

Puis on en vient à des regards plus personnels, avec la mise en avant de quelques jolies histoires aristocrates. Celle du comte et de la comtesse du Nord précède l’année fondatrice des relations diplomatiques, puisqu’elle a eu lieu en 1781-1782 et que sous ces noms d’emprunt se cachaient le père d’Alexandre Ier, le futur Paul Ier et sa seconde épouse Maria Feodorovna pour voyager à travers l’Europe, et donc la Suisse.

Des lettres témoignent des relations fortes entre Alexandre et de La Harpe, comme celle-ci, de 1795, où le Vaudois encourage ainsi son élève: «Devenez un jour pour la Russie Titus, Marc Aurèle, Antoine, rendez heureux les millions d’hommes que vous aurez à gouverner, cette vocation est digne de votre caractère humain et noble.»

Les voyageurs russes racontent leurs visites sur les papiers à lettre des grands hôtels, ils achètent des gravures pour montrer la beauté des montagnes et des lacs, et bien sûr quelques montres à gousset délicatement émaillées.

Plusieurs toiles du Genevois Alexandre Calame ont été prêtées par les musées russes pour cette exposition. L’Académie impériale des beaux-arts avait fait acheter près de 6000 estampes tirées de ses toiles afin que ses étudiants puissent apprendre à peindre à sa façon. Ses paysages sont ici mis en regard des toiles de Chichkine, Bocharov ou Savrassov, représentants des paysages russes, suisses, ou parfois totalement fantasmés.

Terre de voyages, la Suisse deviendra bientôt pays d’accueil des étudiants russes, et des futurs révolutionnaires. En 1873, un rapport met en garde Alexandre II à propos des étudiants russes à Zurich. «Leur nombre demeura extrêmement limité jusqu’à ce que les meneurs de l’émigration russe n’eussent pris conscience de cet élément facile à s’enflammer. Sous l’influence de Bakounine, de Netchaïev et d’autres, Zurich était devenu un centre de l’organisation révolutionnaire russe à l’étranger.» Le rapport s’en prend en particulier aux étudiantes, proposant de refuser le retour au pays à celles qui n’auront pas cessé leurs activités dans un délai prévu.

On pourrait rester longtemps devant ces rapports, ces journaux, ces objets, aussi, qui ont survécu aux aléas de l’histoire. La mémoire de Bakounine, Lénine et de tant d’autres qui ont tissé en Suisse leurs réseaux, écrit, édité est ainsi évoquée. L’exposition revient aussi aux artistes du XXe siècle qui ont séjourné en Suisse, se teinte des couleurs vives d’Alexeï von Jawlensky et de Marianne von Werefkin, raconte un peu des séjours de Rachmaninov et de Nabokov, mais ne prend guère le risque de l’histoire récente. Célébrer des relations diplomatiques incite sans doute à l’être soi-même.

La Suisse par les Russes, Musée des Suisses dans le monde, château de Penthes, ch. de l’Impératrice, Pregny-Chambésy (GE). Ma-di 10h-17h, du 17 décembre au 22 mars. www.penthes.ch

Les voyageurs achètent des gravures pour montrer la beauté des montagnes et des lacs

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