Genre: ROMAN
Qui ? Ben Fountain
Titre: Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn
Trad. de l’américain par Michel Lederer
Chez qui ? Albin Michel, 410 p.

Ben Fountain, encore une plume prometteuse que l’on découvre grâce à la collection Terres d’Amérique, dirigée par Francis Geffard chez Albin Michel. Une plume qui, dans le sillage de Don DeLillo, dynamite les lieux communs, bouscule les consensus mous et soulève les tapis pour faire trébucher les lecteurs. Lesquels en redemandent volontiers et font provision d’ironie – grinçante! – lorsqu’ils écoutent ce franc-tireur qui, embusqué à Dallas, a l’art de brouiller les pistes du conformisme. En mettant par exemple en scène un ornithologue kidnappé par les FARC dans une Colombie d’opérette où la Révolution, dévoyée de ses idéaux, est devenue un business très lucratif.

Cette histoire, nous l’avons découverte dans Brèves Rencontres avec Che Guevara, un recueil de nouvelles décapantes traduites en 2008. Ben Fountain y enjambait les frontières pour fustiger les dérèglements de la mondialisation, une sorte d’internationalisation de la corruption dont il montrait les ravages entre les terres dévastées de la Sierra Leone et d’Haïti, en passant par la Birmanie des dictatures militaires et une Afrique fantôme où se croisent – sans se tourner le dos – ONG et trafiquants de diamants.

Très incorrect

Que le vice se pare souvent de vertu, que la vertu soit parfois la complice du vice, voilà ce que s’escrime à démontrer le très incorrect Ben Fountain. Avec son premier roman, Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn – finaliste du National Book Award 2012 –, il ne change pas de cap. Et lance ses foudres contre une double cible: le monde du show-biz et la politique militaire américaine. Le jeune Billy Lynn, 18 ans, est une tête brûlée. Un jour, au Texas, il a failli massacrer son ex-beau-frère après avoir défoncé sa Saab à coups de pied-de-biche et le procureur a accepté de classer l’affaire à condition qu’il s’engage dans l’armée, «ce qui lui a paru être un endroit aussi bien qu’un autre pour se retrouver bouclé, préférable en tout cas à la prison». C’est ainsi que Billy a débarqué dans le bourbier de la guerre d’Irak, «simple soldat de l’infanterie, le plus bas des grades les plus bas».

Bien sûr, l’apprenti bidasse n’a pas l’étoffe d’un héros. Héros, il va pourtant le devenir lorsque, sous l’œil prédateur d’une caméra de télévision, il échappe miraculeusement à une attaque de kamikazes irakiens, quelques minutes d’enfer effroyable. Le voilà brutalement célèbre, bien malgré lui, de même que les sept survivants de sa troupe, l’escouade Bravo. Afin de manipuler l’opinion américaine en récupérant à son avantage cet épisode militaire, l’administration Bush rapatrie aussitôt les jeunes soldats et les convie à faire une «tournée de la victoire» à travers les Etats-Unis, un pays que Ben Fountain dépeint sous les couleurs grotesques d’un immense Luna Park. Avec ses compagnons, exhibés de ville en ville comme des bêtes de cirque, Billy est accueilli en sauveur de la patrie. Des saints, des stars, les Bravo! Ils passent sur YouTube. Ils paradent à la une des magazines. On les applaudit sur les plateaux de télévision et dans les centres commerciaux, avant qu’un producteur ne décide de vendre leur histoire à Hollywood.

Surenchère médiatique

Tous ces rescapés, pourtant, ont le sentiment de ne pas être concernés par une telle comédie et, parfois, «d’être invisibles». «Le regard des gens les traverse comme s’ils n’existaient pas», note Ben Fountain, qui décrit remarquablement cette surenchère médiatique indécente, de plus en plus hypocrite, indifférente aux véritables souffrances de ceux qui ont failli laisser leur peau en Irak. Aux questions idiotes des badauds, Billy répond mécaniquement en crachant «comme autant de caillots des réponses inconséquentes» alors que, dans sa tête, une voix cauchemardesque lui souffle: «C’était sanglant. Un putain de merdier. Le sang et le souffle du pire avortement du monde, l’enfant Jésus chié sous forme de petits étrons aplatis.»

Ce que Ben Fountain ne cesse de souligner d’un trait grimaçant, c’est ce décalage entre l’horreur vécue sur les champs de bataille et l’image aseptisée qu’en donne la société du spectacle. Et l’on peut faire confiance au romancier pour que la «tournée de la victoire» vire à la pantomime la plus ridicule, du côté du Texas Stadium où les soldats prouveront que, non, ils ne sont pas ces supermen sortis d’un écran vidéo que l’Amérique a fait d’eux…

Double guerre

Après avoir résisté aux attaques des fous d’Allah, sauront-ils échapper aux assauts de patriotisme tartufier dont ils sont les cibles? Réponse dans ce roman à la fois hilarant et tragique, où Ben Fountain finit par suggérer que la «mi-temps» offerte à l’escouade Bravo a peut-être été pire que les combats sur le front irakien. Comme si l’Amérique menait une double guerre, contre ses ennemis mais, aussi, contre ses propres enfants.

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Ben Fountain

Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn

«Existe-t-il un point de saturation, un nombre de morts suffisant qui finira par briser en mille morceaux le rêve de l’Amérique?»