Jean-Christophe Bailly. Le Versant animal. Bayard, 152 p.

«[...] le clin d'œil alourdi de patience, de sérénité et de pardon réciproque, qu'une entente involontaire permet parfois d'échanger avec un chat», c'est là que, pour Claude Lévi-Strauss, se réfugie l'essence de l'humanité. Une entente involontaire, c'est bien de ça qu'il est question dans le merveilleux petit livre de Jean-Christophe Bailly, Le Versant animal.

En exergue, il a mis une citation de Plotin: «Toute vie est une pensée, mais une pensée plus ou moins obscure, comme la vie elle-même.» Entre les animaux et nous, quelque chose de cette pensée passe par le regard, troublant, gênant parfois, toujours énigmatique. Qu'est-ce qui se pense derrière ces yeux d'or, sous cet «être-là», absolu, intransitif, qui semble nous interroger, champ infini pour toutes les projections? Les philosophes se sont longuement interrogés sur ce rapport aux bêtes. Elisabeth de Fontenay a recensé leurs discours dans Le Silence des bêtes (Fayard, 1998).

A son tour, Jean-Christophe Bailly tire le fil de «la pelote échevelée du vivant». En philosophe, en historien de l'art, en érudit (d'une science toujours légère), en poète. Le livre s'ouvre sur une image de film, ou de rêve. Une route de campagne, la nuit. Un homme, seul, suit un itinéraire familier, dans lequel surgit, entre les rideaux de haies blanchies par les phares, un chevreuil affolé par la lumière. Quelques centaines de mètres dans la danse de l'animal, avant qu'il n'échappe dans un chemin: une joie «étrange, enfantine, ou peut-être archaïque» se saisit du conducteur.

Ce qui l'émeut, dans cette apparition, c'est «la pensée qu'il n'y a pas de règne, ni de l'homme ni de la bête, mais seulement des passages, des souverainetés furtives, des occasions, des fuites, des rencontres». Une autre image surgit, celle du «William Blake» de Dead Man, le film de Jim Jarmusch: cet homme blessé, allongé aux côtés d'un daim mort, se peint le visage avec le sang de l'animal, retrouvant «l'intimité perdue», le pacte ancien entre les chasseurs et leurs proies.

La «présence mythique universelle» des animaux, dans l'art, dans les rêves, signifie-t-elle autre chose qu'une allégorie ou une projection? Adorno, Merleau-Ponty, Derrida sont parmi les rares philosophes à envisager que les animaux pourraient être «quelque chose comme une pensée». Pour Heidegger, ils ne sont que weltlos, «pauvres en monde», au contraire de l'homme, weltbildend, «formateur de monde». Dans le rapport aux bêtes, il y a deux versants: celui qui met l'homme au sommet (ou au centre, c'est pareil) de la création, c'est la vision du «clan des dominants». Buffon est de ceux-là, qui juge la girafe «inutile», dit Bailly dans Libération à propos du naturaliste.

L'autre versant, c'est celui où se situe Rilke: «La créature de tous ses yeux voit l'ouvert», écrit-il. Elle est dans le pur espace, sans passé et sans avenir, sans mort et sans langage, mais elle a un regard, et ce regard nous interroge. L'ouvert est tentant: «Si au commencement de la vie le choix nous était offert entre voler et penser, que choisirions-nous?» Il ouvre «la possibilité d'une pensée du rapport qui ne devrait plus rien à la postulation humaniste ou à l'effusion rêveuse».

Comment trouver la bonne distance? Ces animaux que nous chassons, domestiquons, élevons, tuons, mangeons, l'après-Tchernobyl préfigure leur élimination totale. Des témoignages bouleversants réunis par Svetlana Alexievitch évoquent cette possibilité. Les réserves, en Afrique ou ailleurs, confrontent «aux vestiges d'un monde qui va disparaître». Un pacte millénaire est rompu. C'est pourtant à partir de ces espaces partagés entre hommes et bêtes que «la civilisation a pu se déverser».

Le Versant animal est un livre amical, émouvant sans pathos. Un livre d'images aussi, il voit passer dans le ciel les figures liquides des vols d'étourneaux, débusque l'œil d'un âne dans un tableau du Caravage, s'émerveille de l'ingéniosité des chauves-souris ou de l'oiseau-spatule qui s'empare d'un plumeau végétal trempé dans le jus des baies pour tracer sur le sol, devant la femelle, des signes de séduction.