roman

Une famille égyptienne, la faim au ventre

Dans ses romans brefs, Mohammed El-Bisatie charrie les heures creuses de ceux qui n’ont rien.

Qui ? Mohammed El-Bisatie
Titre: La Faim
Chez qui ? Traduit de l’arabe par Edwige Lambert

Chez qui ? Actes Sud, 126 p.

Mohammed El-Bisatie a du style. Cette façon de faire résonner les mots, de les faire onduler presque. De les tenir à distance, de les dompter. On sent qu’il peut en faire ce qu’il veut, mais de ce pouvoir-là, il use avec retenue. Le phénomène est frappant dans La Clameur du lac (Actes Sud, 1996) où le romancier égyptien redonne vie à la région de son enfance, au bord du lac Manzala, à l’ouest de Port-Saïd. La lagune imprime son rythme, ses couleurs, ses humeurs noires. Sur ce décor se détachent des personnages avares de mots, silhouettes longilignes, des pêcheurs qui disparaissent des jours entiers, qui reviennent, comme hantés par la houle, saouls de fatigue et qui repartent. Les barques sombres glissent avec à leur bord des marins invisibles, allongés tout du long, assoupis, inaccessibles.

Plusieurs romans ont suivi ce récit envoûté. Le dernier, La Faim, se découpe aussi en lignes verticales et horizontales à la façon d’un tableau. L’étendue de la lagune, infinie, est ici remplacée par la faim qui noue le ventre de Zaghloul, de sa femme Sakina et de leurs deux garçons. Les journées s’étirent, les crampes crispent les ventres en permanence. Mais la lutte contre l’étourdissement est vive, nerveuse. C’est elle qui donne la verticalité au récit. Zaghloul, Sakina et Zahir, le fils aîné, chacun à leur façon, se dressent, tiennent tête avec cette élégance qui s’appelle la dignité. Le cœur du roman se loge là dans ce qui fait que l’on préfère son chez-soi nu et vide à n’importe quelle chambre parée chez des voisins mieux lotis. Que Zahir ne mangera jamais devant son meilleur ami les restes qu’il lui réserve. ­Zaghloul, malgré l’impatience de sa femme qui aimerait voir rentrer un peu d’argent, Zaghloul donc s’acharne à suivre à distance, ébahi, les discussions d’un groupe d’étudiants. Il ne comprend de loin pas tout ce qu’ils disent mais leurs débats passionnés lui paraissent nettement plus intéressants que les ressassements des villageois. Cet éveil se conclura par une discussion désopilante avec un cheikh plus lubrique que docte…

Mais jamais la lutte que livre la famille n’est placée en pleine focale par le romancier. Il laisse au lecteur le soin de le faire. Et ce pas de côté, cette élégance là encore maintiennent à distance les poncifs ou pire la bonne conscience et laissent le champ libre à l’humour noir, à la verdeur, à la vie.

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Mohammed El-Bisatie

«Nous nous accommodons de toute situation, de tout pouvoir. Regardez où nous en sommes: qu’on descende dans la rue et le pouvoir montre les dents, envoie les blindés»
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