Critique: «Jean et Béatrice» à Cologny (GE)

Féerie sur le macadam au Crève-Cœur

Qu’elle est piquée et belle, l’actrice Hélène Hudovernik, au Théâtre du Crève-Cœur à Cologny. Ecoutez-la, elle se raconte des histoires, toute seule dans son fauteuil, enfantine et vénéneuse dans sa jupe rose en mousseline. Elle incarne Béatrice, une jeune femme qui voudrait éprouver l’amour, pas celui que tout le monde rumine, mais un plus fou qui aurait le goût des neiges éternelles. Dans son appartement new-yorkais, elle voudrait échapper à l’anesthésie des jours. Alors, elle passe une petite annonce, dans l’espoir qu’un homme sera son Kilimandjaro, qu’il saura la survolter. Romance? Mieux que ça, traquenard sous la plume de l’auteure québécoise Carole Fréchette. Et fabrique à rêver le théâtre dans la mise en scène à variations multiples de Mariama Sylla, une actrice qui signe un premier spectacle étourdissant.

Car tel est le sortilège et l’habileté de Carole Fréchette: retourner à l’enfance du conte d’abord, La Belle au bois dormant par exemple, pour broder ensuite une question à rallonge, celle de l’amour, de sa violence, partageable ou pas, de son abîme, désirable ou pas, de sa domestication, fatale ou pas, de sa substance en somme. Au Crève-Cœur, Hélène Hudovernik alias Béatrice croque dans la pomme aux fantasmes. Mais il déboule à l’instant, l’homme qui a répondu à l’appel. C’est l’acteur Vincent Babel, sec comme il convient en arpenteur de macadam. Votre métier, lui demande-t-elle? Chasseur de primes, jette-t-il comme on presse sur la gâchette, sans état d’âme, prêt à satisfaire toutes les demandes à condition d’être payé en coupures de 20 dollars.

L’affaire qui suit est une célébration du jeu en actes, de ses tours et de ses ruses. Béatrice veut être suspendue aux lèvres de Jean. Il s’exécute donc comme Shéhérazade dans le conte des Mille et Une Nuits; elle résiste. Mais elle finit par se liquéfier et il triomphe. Il exige son gain. Elle se dérobe, puis se révèle. Ce qu’elle veut, c’est autre chose, pas la sensation du désir, mais l’absolu de la présence.

Jean et Béatrice est un texte gigogne: une fable en masque une autre et ainsi de suite, jusqu’à la corniche et au vide, là où la fantaisie devient sauve-qui-peut la vie. Voyez Hélène Hudovernik, c’est un couteau tiré à elle toute seule. Tremblez avec Vincent Babel, c’est le chasseur devenu gibier. Ces deux comédiens excellent dans le dépouillement, guerre de position, variation de postures, glissement vers le psychodrame. Mariama Sylla et ses interprètes parviennent à ceci: faire d’une bonne pièce une palette, c’est-à-dire un plaisir de jeu; et en libérer l’inquiétude d’un coup, comme un essaim de guêpes. La piqûre fait du bien.

Jean et Béatrice, Théâtre Le Crève-Cœur, Cologny (GE); jusqu’au 24 mai; rés. 022 786 86 00.