Charlotte Perriand, on la connaît sans jamais en avoir entendu parler. Parce que l'héritage qu'elle a laissé, c'est le nôtre. Pour le mesurer, il suffit de parcourir la belle rétrospective que lui consacre le Centre Pompidou: cette Parisienne née en 1903, disparue en 1999, fait partie de ceux qui, de manière radicale, ont changé le langage des formes, transformé le regard, ainsi que la manière d'organiser l'espace, donc de travailler et de vivre au XXe siècle. Siècle que Charlotte Perriand a traversé en protagoniste à part entière, engagée dans la création jusqu'à son dernier souffle.

Sa trajectoire, faite d'appétit et d'audace, commence très tôt, dès la sortie de l'école de l'Union des Arts décoratifs. Le style et le goût Art déco, elle les relègue vite aux oubliettes. Elle leur préfère les formes franches et dynamiques, nettes et pures. En d'autres mots: le simple, le pratique, le moderne.

Elle le fait comprendre dès le Bar sous le toit, qu'elle aménage chez elle. Exposée au Salon d'automne de 1927, cette réalisation remporte un vif succès. Elle a 24 ans.

Ce même bar, que l'on peut voir à l'entrée des salles qui lui sont consacrées, lui vaut d'être admise dans l'agence de Le Corbusier et de son cousin Pierre Jeanneret. D'abord accueillie avec méfiance, elle en devient l'associée pour le programme de mobilier et «l'équipement de l'habitation». Suivent, jusqu'en 1937, dix années flamboyantes, actives, intenses. Les pièces, aujourd'hui anthologiques, du trio Le Corbusier, Jeanneret, Perriand se succèdent: le Fauteuil grand confort, le Fauteuil à dossier basculant, la Chaise longue basculante...

Qui a fait quoi? Ce point a suscité des spéculations à perte de vue. Charlotte Perriand y a répondu: «Le Corbusier attendait de moi, avec impatience, que je donne vie au mobilier.» Si Le Corbusier élabore le projet conceptuel, c'est elle qui trouve les solutions constructives, qui suit de près la mise au point, choisit les matériaux, procède aux variations et adaptations à partir d'un modèle, par exemple le «casier standard» en bois, développé ensuite en acier, en verre.

«Il vaut mieux passer une journée au soleil qu'à épousseter nos objets inutiles.» Cette conviction, provocante pour l'époque, lui inspire toute sorte de systèmes de rangements, de parois, de bibliothèques. Sportive, voyageuse, amoureuse, engagée politiquement aussi, Charlotte Perriand aime passionnément les conquêtes de ce temps industriel, voitures, avions, belles mécaniques, aciers, caoutchouc, et s'en inspire.

Avec Le Corbusier, elle travaille au logis minimum; elle dessine de son côté la Maison de week-end, le Refuge Bivouac. Participe aux Congrès internationaux d'architecture moderne, se lie d'amitié avec Fernand Léger, fréquente l'avant-garde artistique, se rend à Moscou «pour goûter à ce nouvel ordre social et se faire une opinion». Mais entre elle et Le Corbusier l'incompréhension s'installe. Les positions de Charlotte Perriand, sa liaison avec Pierre Jeanneret, troublent probablement le maître. Ils se séparent mais ne se perdront jamais de vue et collaboreront encore.

Bloquée au Japon par la guerre, elle transforme ce séjour de six ans en un approfondissement. Elle y gagne en rythme, légèreté, transparence, développe l'interpénétration du dehors et du dedans, les formes escamotables, les modulations de la lumière. Son style s'affirme et s'assouplit. Son retour en 1946 est suivi de trente années d'activité intense. Une collaboration, qu'elle juge décisive, s'engage avec Jean Prouvé. Elle découvre le Brésil et les protagonistes tropicaux du mouvement moderne. Elle apprend à connaître les bois précieux de ce pays et à en exploiter la beauté.

Le parcours de l'exposition se termine sur l'œuvre majeure de Charlotte Perriand, la résidence des Trois Arcs, en Savoie, où elle a pu allier l'amour de la montagne et celui de son métier. Et il se conclut poétiquement sur sa Maison de thé.

«Charlotte Perriand». Paris, Centre Pompidou. Jusqu'au 26 mars. Rens.: 0033 1 44781233 et http://www.centrepompidou.fr