Comme dans n’importe quel vaudeville, Orlando, la cinquantaine, patron d’une petite entreprise, entretient une relation amoureuse avec une jeune femme, Marina. Après un repas arrosé et une étreinte amoureuse passionnée, Orlando fait un malaise. Marina le mène à l’hôpital, où il décède. Elle s’enfuit, la police l’arrête un peu plus loin. Parce que Marina est née Marino. Elle a changé de sexe, ce qui fait d’elle une suspecte.

La brigade des mœurs l’interroge, lui impose l’humiliation d’un examen médical. La famille fait bloc pour la rejeter. L’ex-femme, le fils aîné, les oncles, tantes et cousins la considèrent comme un gigolo cynique, un «pédé de merde» coureur d’héritage, un opportuniste ayant «ensorcelé» Orlando et peut-être même provoqué sa mort en le battant. Quant au défunt, on le considère au mieux comme un «taré», au pire comme un «pervers». Il n’y a que le chien qui aime Marina…

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«Laisse-nous vivre en famille!» lui enjoint l’ancienne épouse. Marina passe outre. Elle se présente aux funérailles d’Orlando, se fait expulser de l’église. Plus tard, trois machos l’embarquent de force dans leur 4x4 et la punissent en la couvrant de bande adhésive avant de la jeter dans un coin de rue. Marina affronte les épreuves avec courage. En récompense, elle est la seule à qui le fantôme d’Orlando parle, la seule à être présente quand le cercueil entre dans le four crématoire. Elle est una mujer fantastica.

Canaille et céleste

Sebastián Lelio a connu le succès avec Gloria (2013), l’histoire d’une célibataire quinquagénaire qui préfère la fête et l’amour aux tisanes et aux mots fléchés. Avec Une femme fantastique, il s’écarte à nouveau des rails du film sentimental pour saisir la complexité des choses de l’amour et montrer les préjugés qu’elle entraîne. Sans juger les protagonistes, il en appelle à la tolérance à travers l’humanité de son héroïne. Chanteuse et actrice transgenre, Daniela Vega incarne Marina, un personnage formidable, en butte à l’hostilité générale, forte et fragile, canaille lorsqu’elle interprète un mambo voyou, céleste lorsqu’elle chante un motet baroque.

Orlando avait prévu une escapade amoureuse aux chutes d’Iguaçu, mais avait égaré les billets. Marina aurait pu les retrouver dans son vestiaire et s’y rendre pour un émouvant pèlerinage. Mais le casier est vide. Sebastián Lelio conclut sur une valeur supérieure au bonheur: la dignité.


«Une femme fantastique» («Una mujer fantastica»), de Sebastián Lelio (Chili, Espagne, 2017), avec Daniela Vega, Francisco Reyes, Luis Gnecco, 1h44.