Cela ressemble à quoi, un film vraiment réaliste? A Avanim, sans doute. Un film qui ne joue d'aucune séduction, qui ne cherche à imposer aucune thèse, et dont jamais les acteurs ne posent ou ne minaudent. Un portrait de femme, ni particulièrement belle ni d'emblée sympathique. A-t-on vraiment envie de voir ce film? A vrai dire on peut en douter, pendant cinq ou dix minutes de plans rapprochés, tournés comme à l'arraché, puis la question ne se pose déjà plus: on est ailleurs. Où ça? En Israël, à Tel-Aviv, dans le quartier populaire de Hatikva, à partager la vie de ses habitants.

Cinéaste français né en 1971 à Marseille, Raphaël Nadjari est arrivé là au terme d'une sorte de quête de ses origines juives. Mais ses trois premiers longs métrages (The Shade, I Am Josh Polonski's Brother, Apartment 5C), aussi indépendants que fauchés (et inédits en Suisse), ont tous été tournés à New York. Drôle de parcours, qui porte pourtant ses fruits dans ce 4e opus coproduit par Arte. Car rarement la société israélienne aura paru aussi bien saisie que par ce regard étranger, qui tranche avec la médiocrité du tout-venant local comme avec la hauteur théorique et polémique d'un Amos Gitai.

L'héroïne, Michale, est donc une Israélienne d'une trentaine d'années dont le quotidien se partage entre son enfant, son époux, son travail et son amant. Un emploi du temps plus que chargé pour un équilibre bien précaire. On la découvre s'offrant une petite détente à l'hôtel puis passablement démotivée au bureau, en retard à la crèche et passive avec son mari rentré tard du travail. Elle est employée par son père dans un cabinet comptable qui a notamment pour client une association religieuse sur le point d'inaugurer une école talmudique dans le quartier. Mais sa liberté insolente défie les barbus. Le jour où elle apprend la mort tragique de son amant dans un attentat, sa vie bascule…

Filmage de proximité

Faut-il la plaindre, l'admirer, l'aimer? Peu importe, semble dire le cinéaste. Juste essayer de la comprendre, et tous les autres aussi. Car son regard sait éviter tout jugement, de même que son scénario fuit le cliché comme la peste. Le filmage à la caméra HD (vidéo haute définition) portée crée une relation de proximité, et seule une musique à la présence affirmée vient par instants rompre ce sentiment d'immédiateté. En fait, tout concourt à dire le cheminement intime de Michale, son deuil impossible à exprimer, son désir étouffé puis assumé de pouvoir vivre sans tutelle familiale, sociale ou religieuse. A travers elle, le film rend aussi compte de ce qui tiraille la société israélienne aujourd'hui. «Quelle que soit la problématique à laquelle on s'attaque, il faut humaniser, fragiliser le regard, donner du corps à ses idées.», résume Nadjari.

Il fallait aussi du cran pour interpréter cette mauvaise fille, épouse et mère. Asi Levi a remporté le défi haut la main, créant là une figure inoubliable. Un personnage qui vient s'ajouter à ceux interprétés par Ronit Elkabetz dans les formidables Mariage tardif (Dover Kosashvili) et Mon trésor (Keren Yedaya). Avec de telles femmes, pas étonnant que le cinéma israélien ait le vent en poupe!

Avanim (Les Pierres), de Raphaël Nadjari (Israël-France 2004), avec Asi Levi, Uri Gabriel, Florence Bloch, Danny Steg, Shaul Mizrahi.