«Un opéra en robe d’ecclésiastique»? La formule du chef d’orchestre Hans von Bülow est demeurée célèbre pour décrire le Requiem de Verdi. Elle correspond mot pour mot à la vision qu’en offrait Daniel Barenboim, mercredi soir au Festival de Lucerne. Il y avait un somptueux parterre de solistes (Anja Harteros, Elina Garanca, Jonas Kaufmann et René Pape) pour cette messe des morts interprétée par le chef «citoyen du monde» (Argentine, Israël, Espagne, Palestine), les Chœurs et l’Orchestre du théâtre de la Scala de Milan. Une vision intense et très théâtrale – latine, en somme.

Sanguin, capable aussi de diminuer le volume sonore pour faire ressortir des frémissements aux cordes ou un solo de hautbois, Daniel Barenboim façonne une grande fresque. Dès les premières notes du «Requiem aeternam», on est frappé par la façon dont le chef demande aux choristes de rouler le «r» dans «Requiem». Cette forme d’accentuation, comparable à une sorte de râle, donne du relief à la phrase. Les voix du Chœur de la Scala sont splendides de ferveur. Tout cela est chanté du fond des tripes, avec un accent porté sur la dimension théâtrale de l’œuvre au détriment d’une approche plus contenue et intimiste (la façon dont Michel Corboz, avec des moyens certes plus modestes, envisage l’œuvre). Ce parti pris n’exclut pas des instants de recueillement (les voix murmurées à la fin du «Kyrie eleison»).

Le fameux «Dies irae», l’une des pages les plus dramatiques de Verdi, est d’une puissance inouïe. L’orchestre, renforcé par les cuivres et la grosse caisse, libère des torrents de décibels! C’est très spectaculaire, porté par les voix enflammées des choristes. L’appel des cuivres («Tuba mirum»), éparpillés tous azimuts entre le plateau et les coulisses du Centre de la culture et des congrès de Lucerne, fait tout son effet. Le contraste est d’autant plus marquant lorsque la basse René Pape déclame «Mors stupebit», sur un ton rectiligne, puis quasi chuchoté. La mezzo lettone Elina Garanca fait valoir son très beau timbre (bas medium riche, aigu rond). On la sent un peu plus contrôlée qu’Anja Harteros, dont le chant (l’ampleur des aigus!) est tout en émotion et palpitations. Les deux voix féminines se marient du reste très bien.

Jonas Kaufmann (toujours cette fougue ténébreuse!) développe des accents moins pathétiques que ceux d’un Rolando Villazón. Le ténor allemand module sa voix entre ardeur et fragilité (l’art de la mezza voce) . Noble et entier, René Pape est cette présence rassurante («Confutatis maledictis»). La douleur du «Lacrimosa» fait place à la lumière de l’« Offertoire» (les voix solistes en quatuor). Le «Sanctus» est pimpant et roboratif. L’«Agnus Dei» nous replonge dans l’affliction. Le «Libera me», avec la voix d’Anja Harteros survolant les chœurs murmurés et l’orchestre à la fin de l’œuvre, émeut. L’ultime fugue chorale regorge d’énergie jusqu’aux dernières notes quasi éteintes. Silence. Et standing ovation.